B. Havaux – D. Rodriguez
VIN BELGE

Wine Personality of the Year Raymond Leroy: les moments forts de l’interview

Descendant depuis 4 générations de la maison de négoce Leroy-Prévot, à Binche, le destin tout tracé de Raymond Leroy était de finir dans le commerce du vin. Mais c’était sans compter avec son esprit créatif.

« Né dans un tonneau de vin » est sans doute un peu exagéré pour parler de lui, mais tous ceux qui le connaissent le reconnaîtront. Descendant depuis 4 générations de la maison de négoce Leroy-Prévot, à Binche, le destin tout tracé de Raymond Leroy était de finir dans le commerce du vin. Mais c’était sans compter avec son esprit créatif qui l’amena à suivre une formation en œnologie à Montpellier avec peut-être déjà l’intention d’élaborer un cru des Côtes du Rhône. Trop attaché à son pays, sa région, sa culture et ses amis il ne franchit finalement pas le pas. Et voilà qu’il est aujourd’hui désigné personnalité du vin de l’année, 20 ans après avoir porté la « success story » de  Ruffus, positionnant la Wallonie et la Belgique sur la carte mondiale des vins mousseux.

Il a obtenu de nombreuses récompenses pour son vin, dont deux fois la note maximale de 5 étoiles dans le Guide des Vins Belges et 9 médailles au Concours Mondial de Bruxelles. La volonté de Vino.be a toujours été d’épingler une personnalité du vin qui défend les valeurs belges de la culture du vin. Quand on sait que Ruffus coule dans les flûtes de 50 ambassades de Belgique de Paris à Tokyo ou sur les vols intercontinentaux de Brussels Airlines, il mérite aussi le titre d’ambassadeur de la viticulture belge. Très attaché à la Belgique, Raymond a d’ailleurs refusé d’adhérer à l’AOP Vin de Wallonie pour pouvoir imprimer sur ses étiquettes « Made in Belgium » .

Vino.be est allé interviewer Raymond Leroy dans son habitat naturel, à Haulchin, à Estinnes et à Binche.

Rendez-vous est pris avec lui à Houlchin, où se trouve la cave entourée des premières parcelles historiques de Ruffus, aujourd’hui âgées de 20 ans. Au loin, une équipe venue de France s’active à de nouvelles plantations. L’histoire de Ruffus continue de s’écrire au rythme des vendanges, des nouvelles plantations et des extensions de la cave pour tenter de satisfaire une demande qui dépasse largement la production actuelle, qui approche pourtant les 400.000 bouteilles.

Vino.be : Il est 11 heures ce jeudi matin et il ne reste presque aucune table (haute) de libre  au bar à vins du domaine. Il y a toujours autant de monde ici ou vous avez organisé ça spécialement pour notre visite ?
Leroy : « Non, haha, ce n’est absolument pas pour vous et ce n’est pas exceptionnel non plus. Nous avons 5.000 personnes sur une liste d’attente pour acheter du Ruffus. Quand ils reçoivent le signal qu’ils peuvent venir chercher leur vin, ils prennent immédiatement un verre ici. Au total, nous avons un passage de 70 000 personnes par an ici, ce qui fait une moyenne de 200 par jour. »

Incroyable. Si on vous avait dit ça il y a 20 ans…
Leroy : « Alors là, je ne l’aurais pas cru moi-même. Je viens de loin en fait, car j’ai commencé par un micro-vignoble à moitié raté, juste en face de chez moi. J’avais pu acheter 600 pieds de pinot noir en Bourgogne et je les y ai plantées en 1981. J’ai baptisé le vignoble « Vignoble des Mouligneaux ». Cela n’a pas été un succès, je n’ai eu les raisins mûrs que dans les années les plus chaudes. J’ai découvert à ma grande honte l’importance du sol, de l’orientation et le choix des cépages. Le terrain contient beaucoup d’argile et est orienté vers l’ouest. Cela ne fonctionne pas en Belgique, surtout pas avec le pinot noir.  J’ai beaucoup appris de mes erreurs. »

(continuez à lire en dessous de la photo: Raymond Leroy devant le Vignoble des Mouligneaux)

D’où votre penchant pour le Chardonnay…
Leroy : « Et pour les sols calcaires. A l’origine, bien sûr, il y a le fait que je voulais faire un vin mousseux. Pourquoi ? Parce que je pensais que le mousseux avait plus de standing que le vin tranquille. Les chances de vendre du vin à bon prix en Belgique me semblaient également minces avec un vin tranquille. Et puis il y a le fait qu’ici, à Binche, nous avons le champagne dans le sang. »

A-t-il été remplacé par Ruffus pendant le carnaval maintenant ?
Leroy : « Nous buvons toujours du champagne mais je pense que Ruffus prend le dessus (rires). Même pour les mariages dans la région, c’est déjà Ruffus qui compte : ‘Le mariage au Ruffus’ est devenu tendance. »

Trouver un terrain ici dans le Hainaut est encore assez facile, je suppose ?
Leroy : « Oui, mais pas toujours des terres propices à la viticulture. Chez Ruffus, trouver des terrains est une histoire en soi. J’ai commencé à interroger les viticulteurs, puis j’ai décidé que je devais rechercher des sols calcaires. On les appelle souvent « Agaises » en Bourgogne et dans la Loire, d’où le nom de mon domaine viticole : « Vignoble des Agaises ». Lorsque j’ai trouvé une telle terre agricole, joliment orientée vers le sud, le fermier, Joseph Delbeke, ne voulait ni vendre, ni louer. Je parle de l’année 1987, mauvais millésime (rires).

Il a ensuite fallu attendre que son fils Etienne prenne les rênes. J’ai alors recommencé à lui parler, et lorsque Thierry Gobillard, mon ami champenois, est venu réaffirmer que le terrain avait un bon potentiel, il a changé d’avis et a voulu investir, avec deux autres de mes amis : Joël Hugé et Michel Wanty (cfr l’équipe cycliste WorldTour, ndlr). »

(continuez à lire en dessous de la photo: la nouvelle parcelle du Vignoble des Agaises)

Vino.be: En vanaf toen is alles vanzelf gegaan. Nooit een mentale dip gehad, na een mindere oogst of zo?
Leroy: “Nee, in feite niet. Luister, toen ik de eerste 2 hectare had aangeplant, wat toen erg veel was in België, was ik wel wat in paniek dat het niet helemaal zou worden wat ik hoopte. Ik wilde in het begin maar 700 stokken planten om te zien wat dat gaf, want ik was de eerste in de hele streek, maar Thierry heeft mij overtuigd om me meteen te smijten. En hij had gelijk… bij de eerste oogst in 2005 zat ik meteen aan een rendement van meer dan 80 hectoliter per hectare. Dat was dus geweldig goed. Ik was de eerste die bubbels maakte in Wallonië en sindsdien is het niet meer gestopt.”

Et à partir de là, tout s’est fait naturellement. Vous n’avez jamais eu de baisse de régime, après une moins bonne récolte ou autre ?
Leroy : « Non, en fait non. Écoutez, quand j’ai planté les 2 premiers hectares, ce qui était beaucoup en Belgique à l’époque, j’avais un peu peur. Et Thierry Gobillard a utilisé tout son  pouvoir de persuasion pour me convaincre de planter en une fois 2 hectares alors que je proposais à mes associes un essai de 700 pieds. On ne parle évidemment pas du même investissement ni du même risque car, il faut le rappeler, dans la région il n’y avait pas de précédent. Mais Thierry refusait de faire du « jardinage » je me suis laissé convaincre et à ma grande surprise mes amis et associés aussi. Et il avait raison, la preuve… lors de la première récolte en 2005, j’ai immédiatement obtenu un rendement de plus de 80 hectolitres par hectare. C’était incroyablement positif. J’ai été le premier à faire des bulles en Wallonie et ça n’a pas cessé depuis. »

Nous savons d’où vient Agaises, mais d’où vient le nom Ruffus ?
Leroy : « Une belle trouvaille que voilà. Lors de la première vendange expérimentale en 2003, nous avons récolté en famille 3 600 kg de raisins que nous avions pressés en externe. Nous avons baptisé le résultat « Cuvée Seigneur Ruffus », du nom d’un seigneur de guerre légendaire de la région. Ce nom s’est facilement imposé… »

Êtes-vous devenu naturellement le domaine de 31 hectares que vous êtes aujourd’hui ?
Leroy : « Oui, tout s’est développé de façon régulière et organique, sans précipitation. Car en Belgique, il faut veiller à rester financièrement sain avec une telle croissance. Et surtout : tenez compte du fait que vous devrez faire face à de mauvaises récoltes, comme 2021. Nous nous sommes fixé des objectifs et nous les avons atteints. Nous voulions d’abord atteindre la barre des 100 000 bouteilles, puis celle des 200 000 et aujourd’hui nous sommes à 400 000 bouteilles. Tout cela a été réalisé sans compromettre la qualité de Ruffus. Si tout va bien, nous serons à plus de 35 hectares d’ici quelques années. Promis, à un million de bouteilles on s’arrête.» (Il est permis d’en douter, ndlr)

Vous avez une impressionnante liste d’attente de clients qui veulent du Ruffus. Vous n’avez donc pas envie de d’augmenter les prix ou de faire des cuvées de luxe ?
Leroy : « Faire monter le prix ? Je ne suis pas vraiment en faveur de cela. Je veux que Ruffus reste une alternative savoureuse mais aussi sympathique au champagne, mais toujours accessible. Augmenter la qualité et sortir des cuvées de luxe est une autre histoire. Là, nous en sommes à un élevage sur lattes (deuxième fermentation en bouteille, ndlr) de 12 mois, nous voulons la porter à 18 mois, ce qui est la norme des meilleures maisons de Champagne. Ensuite, nous voulons passer à 24 mois. Quant aux cuvées de luxe, les bonnes années, nous faisons du millésimé, comme le Grand Millésime 2018 (5 étoiles dans le Guide des vins belges, ndlr) actuellement sur le marché. Ce sont des vins qui atteignent un volume de 10.000 bouteilles au maximum. »

Quel est votre meilleur souvenir après toutes ces années ?
Leroy : « C’était un jour de récolte à l’époque où nous n’avions pas encore de machines à vendanger. 250 volontaires nous ont aidés à vendanger. C’était fantastique, ces personnes le faisaient juste pour l’ambiance et pour partager de bons repas conviviaux : déjeuner matinal, soupe et sandwiches à midi, puis le soir : barbecue grandiose. Pour faire court, je ne me suis pas mis au lit avant quatre heures et ma femme m’a grondé (rires). »

Vous avez la chance d’avoir deux enfants qui reprennent le flambeau. Qui fera quoi exactement ?
Leroy : « Oui, Arnaud et John. Tous deux connaissent Ruffus de fond en comble ; ils travaillent avec nous depuis 2010. Arnaud est informaticien et le succès de la vente en ligne est sa grande réussite. John a étudié l’œnologie à Montpellier et est responsable de la production. Mes fils se plaignent un peu que je sois un peu têtu pour passer le flambeau, mais cela n’est pas dramatique. »

En effet, Arnaud dit dans la Libre Belgique qu’il a fallu 8 ans pour que vous laissez redessiner l’étiquette « assez ringarde » de Ruffus?
Leroy : « Nobody’s perfect (rires). Mais en ce qui concerne les médias sociaux, il peut tout à fait faire ce qu’il veut. »

Dernière question : si vous pouvez commander une bouteille de bulles et que le prix n’a pas d’importance, que demandez-vous ?
Leroy : » »Aah, je suis un amateur de Chardonnay, alors donnez-moi un Ruinart Blanc de Blancs ! »

A votre santé !

 

(continuez à lire en dessous de la photo: Raymond Leroy devant son nouveau restaurant Le Bouchon des Agaises)

 

 

Comme Raymond Leroy trouvait inacceptable qu’il n’y ait plus de restaurant dans le village où se trouve le domaine (Estinnes-au-Mont), il a repris la pizzeria qui a dû fermer ses portes à cause du covid et a créé « Le Bouchon des Agaises » avec le chef Pierre Kaisin (précédemment 5 ans à la Villa Lorraine). Le restaurant est vivement recommandé à toute personne de passage dans la région. Ni Michelin ni Gault-Millau ne l’ont jamais visité. Mais ce n’est pas nécessaire. Du moment que les amateurs de vin trouvent leur chemin…. (Voir aussi : lebouchondesagaises.be)