Baudouin Havaux
BORDEAUX

Est-ce le bon moment pour investir à Bordeaux ?

Acquérir un domaine viticole à Bordeaux n’est pas nécessairement un rêve inaccessible. Quatre Belges ont trouvé la solution pour s’introduire dans le cercle exclusif des propriétaires de Grands Crus de Saint-Émilion. 

L’histoire commence en 2019 avec l’acquisition du Château Edmus par Laurent David. Basé à Londres, directeur commercial d’Apple pour l’Europe, mais originaire de Bergerac, il réalise son rêve et s’offre ce Grand Cru de Saint-Émilion comprenant une vignoble d’ 1,6 hectare, une maison de caractère en pierre massive et les stocks. Le montant de la transaction n’est pas communiqué, mais devrait se situer entre 2 et 3 millions d’euro.

Situé sur les terres de Saint-Sulpice de Faleyrens, l’une des huit communes de la juridiction de Saint-Émilion, le Château Edmus profite d’un joli terroir de veine de graves et de sous-sol sableux planté à parts égales de Cabernet Franc et de Merlot. Depuis 2007, sous la supervision de deux œnologues réputés à Saint-Émilion, Stéphane Derenoncourt et Romain Bocchio, les terres d’Edmus sont travaillées de manière naturelle. Philip Edmundson et Eric Remus, les anciens propriétaires, ont commencé la conversion en agriculture biologique à partir du millésime 2017. Trois ans de reconversion étant officiellement  nécessaire pour obtenir le Label Agriculture Biologique, le 2020, premier millésime élaboré par Laurent David, pourra donc porter fièrement le logo AB sur son étiquette.

En 2020, pour financer la construction d’un nouveau chai, Laurent David utilise WineFunding. Une plateforme qui d’un côté aide les entreprises de la filière vin à réaliser et à financer de nouveaux projets et de l’autre propose aux amateurs de vins de véritables investissements basés sur la rentabilité et le plaisir. Le montant de l’investissement s’élève à 450.000€ . Plus de 160 personnes sont intéressées à entrer dans le capital à hauteur de plus ou moins 1% pour un montant unique de 15.000€.  Seules 30 candidas francophones qui ont pu convaincre Laurent Denis de leur passion pour le vin et plus particulièrement pour celui de Saint-Émilion ont été sélectionnés. Parmi eux quatre belges : Fabrice Krier, importateur et distributeur de vin ( La Tache de Vin), Jean Vianney, directeur de la communication du parti politique M.R., Geoffroy Charles, bruxellois travaillant dans la finance à Londres et Johan Vereecke, avocat vivant à Chimay. Ces 30 associés à ce projet entrepreneurial forment une communauté qui porte le nom de Wine Angels. Ils n’apportent pas seulement une solution financière au développement du projet. Ces Wine Angels, ambassadeurs et copropriétaires d’un Saint-Émilion Grand Cru vont pouvoir s’investir dans un projet viticole et contribuer au rayonnement du Château Edmus. Au mois de mars, les Wine Angels se sont retrouvés à la propriété, pour réaliser avec l’expertise de l’équipe d’œnologues de Stéphane Derenoncourt, l’assemblage du millésime 2020. Une cuvée réalisée à partir de 50% de merlot et 50% de cabernet franc. Chacun recevra une allocation sur les bouteilles réservées à un prix préférentiel pour en faire bénéficier son réseau qui entrera ainsi dans le « Edmus club ». Plus ou moins 300 bouteilles en fonction en fonction du millésime. Un bon moyen pour assurer la commercialisation des vins. On l’a compris ce n’est pas un investissement comme les autres…. Il y a aussi de la passion.

Est-ce le bon moment d’investir à Bordeaux ? Le cours de la barrique à Bordeaux et au plus bas, Bordeaux fait face au « Bordeaux Bashing », le prix du foncier, à part dans les appellations prestigieuses, chute. En bref, l’appellation Bordeaux est en pleine tempête et l’avenir est incertain, quoique les appellations communales du Médoc, les Grands Crus et surtout les Grands Classés de Saint-Émilion semblent mieux résister. Justin Onclin a récemment cédé le Château Villemaurine après l’avoir positionné parmi les meilleurs crus de la cité médiévale. En homme d’affaires avisé, on peut se poser la question de savoir s’il n’a pas senti le vent tourné et souhaiter se retirer du marché des grands crus bordelais. Le point de vue de Fabrice Krier est plus nuancé. « Pour ma part c’est un investissement judicieux, car il s’agit d’une toute petite propriété, située dans une appellation prestigieuse jouissant d’une notoriété international, qui a comme vocation de se développer. C’est une investissement à long terme. Comme importateur et distributeur de vin en Belgique et au Grand-Duché-de-Luxembourg, ce partenariat est également une bonne opportunité de développer mes activités commerciales, et puis être propriétaire à Saint-Émilion c’est une belle carte de visite.»

Laurent David fait également preuve d’optimisme : « le Château Edmus, tel le Phœnix, s’est vu renaître de ses cendres. Ce qui explique la gravure du phœnix sur l’étiquette de la bouteille. Mais nous ne sommes qu’au début d’une nouvelle histoire. Après la construction du nouveau chai qui a été confié au bureau bordelais d’architecture Bracard de Tourdonnay, et qui vinifiera la récolte 2021, nous avons d’autres projets. Le développement d’une activité d’œnotourisme avec la construction d’un espace de dégustation et de chambres d’hôtes. Le domaine devrait dans un futur proche être conduit en biodynamie, et on espère aussi agrandir le vignoble  par acquisition ou en reprenant le fermage de parcelles à proximité de la propriété ».

Les projets ne manquent pas, mais pour le moment la préoccupation est la commercialisation les vins.  Pas le dernier né, non, plutôt, le dernier « prêt à boire ». Les bouteilles sont donc précieusement gardées pendant 5 ans dans les caves d’Edmus, le temps nécessaire pour être parfait au moment de votre achat. C’est ainsi que cette année, on peut se procurer le millésime 2014 prêt à boire. Un vin souple, plus sur la rondeur et la finesse que la puissance. Il faudra donc attendre pour déguster les 2018, 2019 et 2020 qui signent une trilogie de millésimes particulièrement bien réussis à Bordeaux. Ce qui ne nous a pas empêchés de déguster en primeur le 2020, le premier millésime de la nouvelle équipe. L’hiver et le printemps 2020 ont été marqués par d’abondantes pluies qui ont permis au sol de se constituer une réserve hydrique bien utile pour assurer l’alimentation en eau de la vigne lors de l’été sec et très chaud sans être caniculaire. Les températures clémentes des deux mois et demi de l’été ont offert aux raisins de bonnes conditions pour mûrir et s’enrichir en polyphénols. « Un millésime de consommateur avec une appétence, un toucher de tanin et une fraîcheur qui est assez unique » comme l’affirme Hubert de Boüard .