Baudouin Havaux
VIN BELGE

La Marquise de Moulbaix

Le cercle des élaborateurs de mousseux belges « haut de gamme » ne cesse de s’élargir. A partir de cette année il faudra compter sur un nouvel acteur qui ne compte pas faire que de la figuration sur la scène vinicole belge. Le Château de Moulbaix, situé place Henri Stourme  à Moulbaix dans l’entité d’Ath, présente officiellement ce lundi 5 septembre le premier millésime de sa cuvée « Marquise de Moulbaix ».

Une visite s’imposait. Sammy Lasseel nous attendait devant les grilles du domaine pour nous conduire par un chemin courbe à travers les vignes et les arbres de hautes futées jusqu’au château. Le domaine qui compte 62 hectares appartient à la tante et l’oncle de Sammy. Ayant assez à faire avec la restauration du château et l’entretient du domaine, ils laissent le soin à leur neveu de développer son projet viticole autours du château. Un projet qui germait depuis de nombreuses années dans la tête de Sammy Lasseel, à l’époque où Il travaillait en Champagne comme directeur d’une imprimerie de papier peint. C’est là qu’est née sa passion pour les crus champenois et plus précisément les blancs de blancs. Effectuant régulièrement l’aller et retour entre Châlons-en-Champagne et Gand il a pu observer que les températures en Champagne et en Belgique étaient assez similaires, alors pourquoi ne pas tenter l’aventure vinicole ici plutôt qu’en France. De retour en Belgique où il poursuit son activité professionnelle comme imprimeur, il suit à Gand une formation de vigneron avant de planter en 2018 son premier plant de vigne.

Le vignoble

En 2018, Sammy plante trois hectares autour du châteaux. Amateur de blancs de blancs il n’a planté que du chardonnay sur des porte-greffes peu vigoureux. Cette année au mois de mai une nouvelle parcelle d’un hectare, toujours de chardonnay, portera à 4 hectares la superficie totale du vignoble. Les jeunes plants ont remplacé le verger et le potager du domaine situés en face de l’orangerie qui devrait dans l’avenir abriter un restaurant. Contrairement aux autres vignobles de la région et de Champagne, la vigne est palissée à une hauteur de 2,10  mètres. Le premier fils étant positionné à 70 cm. Ce qui permet de positionner les grappes de raisin plus haut afin de les protéger de l’humidité du sol. Un sol sablo-limoneux qui a l’avantage de bien garder l’humidité. En cette fin du mois d’août, malgré la longue période de sécheresse, la vigne affichait une incroyable vigueur. La jeune plantation qui n’a pas non plus bénéficié d’arrosage ne présentait aucun signe de fatigue. Au contraire les feuilles d’un vert intense étaient en parfaite santé.

Mais le plus impressionnant, et ce qui rend ce vignoble unique en Belgique est son environnement exceptionnel. Exceptionnel pas seulement par sa dimension esthétique et architecturale historique mais aussi par l’écrin naturel qui entoure le vignoble. Le vaste étang et les hectares de bois centenaires dont de nombreux arbres sont classés, offrent une véritable source de biodiversité. Ce qui frappe le plus l’attention quand on se promène entre les rangs de vigne, c’est la richesse de la faune et la flore qui s’est développée dans ce parc naturel. Ces conditions exceptionnelles ont naturellement poussé Sammy à opter dès le début de son projet pour une conduite biologique de sa vigne. L’état sanitaire de son vignoble lui a donné raison. Ne subissant que très peu la pression des maladies (oïdium et mildiou), la vigne nécessite que  très peu de traitements. La gestion du vignoble n’étant pas son activité professionnelle principale, Sammy a confié la conduite du vignoble à Filip Remue, un vigneron champenois qui a notamment contribué au succès du vignoble Chants d’Éole également situé dans le Hainaut. L’inconvénient de ne travailler qu’un seul cépage, est que l’entièreté du raisin arrive à maturité au même moment. Obligés de vendanger rapidement 170 vendangeurs volontaires sont mobilisés pour cueillir en une seule journée l’ensemble du vignoble. S’il n’est pas rare de voir la fanfare de Moulbaix répéter dans les allées de la propriété, vendanger au son de la fanfare est un spectacle envoutant qui mérite d’être vécu. Les musiciens, sécateur ou instrument à la main,  ne rateraient pour rien au monde cette journée festive de récolte d’une année de travail.

Le châteaux

Le château de Moulbaix ou château du Chasteler est connu dans la région comme le château de la Marquise de Moulbaix assassinée en 1889 (l’article du 9 août paru dans La Libre Belgique relate l’enquête de cette mystérieuse affaire criminelle dans le milieu aristocratique hennuyer et jamais élucidée). Plus récemment, en 2005, le domaine a été laissé à l’abandon du jour au lendemain suite à des problèmes de succession. Après 10 ans de délabrement, le château a été adjugé en janvier 2016, à la famille Govaert, l’actuel propriétaire. Cet imposant édifice rectangulaire de style néo-médiéval à l’anglaise (néo-Tudor) date de 1860. Construit en brique et pierre de taille calcaire, il est flanqué de quatre tours d’angle et de huit tourelles octogonales. La restauration du château qui compte 12 tours, 52 cheminées et 365 châssis a demandé un travail colossal. Actuellement au rez-de-chaussée, quatre grandes salles de réceptions s’articulent autour d’un somptueux hall d’entrée. Le premier étage offre 13 chambres de luxe. Cette fastueuse et élégante infrastructure est louée pour des réceptions.

Lors de son abandon le château était prisé par les amateurs d’urbex. Urbex étant la contraction des termes « exploration urbaine ». Elle désigne l’activité qui consiste à visiter des endroits construits par l’homme et laissés à l’abandon. Souvent sans autorisation et sans but lucratif les adeptes d’urbex se contentent de photographier et filmer ces lieux insolites. Pour se rendre compte de l’état du châteaux qui a été abandonné avec tous les meubles et effets personnels des anciens propriétaires on peut visionner sur YouTube un surprenant film posté par un praticien d’urbex.

La dégustation

Après une longue visite et moulte explications, l’heure de vérité a enfin sonné. Nous gravissons les quelques marches qui mènent au perron du château et Sammy nous entraine dans la majestueuse cage d’escalier entièrement revêtue de marbre de Calabre pour atteindre au premier étage la salle du petit déjeuner surplombant les vignes situées à l’avant du château. Elle fera office ce matin, de salle de dégustation. Le moment est historique car nous avons le privilège de faire sauter le bouchon de la première bouteille habillée de la nouvelle étiquette qui porte les lettres C & M représentant l’écusson du Marquis de Chasteler et de Moulbaix. L’œil est de suite attiré par la qualité de l’impression de l’étiquette. Rien n’a été épargné. Les techniques de dorure à chaud argentée, l’embossage  du blason et le vernis gonflant qui donne du relief ont été utilisés. De la part d’un imprimeur on n’en attendait pas moins. Dans le verre, la couleur jaune dorée est étincelante. Les bulles sont fines et généreuses. Le nez floral, élégant et complexe présente une belle fraicheur. Les arômes de tilleul, de fleurs blanches côtoient des notes pâtissières, de levure de pain, de fruits secs, de noix, et d’épices.  La bouche est ample, franche et nette. Les saveurs de fruits jaunes et de citron apportent beaucoup de fraicheur à cette cuvée bien structurée, soulignée par une légère amertume. On note aussi une belle longueur en bouche et un dosage ( 7 gr. /l.) équilibré. Le rendement assez faible ( 25 hl. /ha.), ce qui est normal pour une première vendange, a permis d’élaborer 10.000 bouteilles. L’objectif est d’augmenter la surface du vignoble pour atteindre à terme une production de 100.000 cols. La politique de commercialisation n’étant pas encore définie, le prix de vente qui devrait tourner autour de 25€ n’était toujours pas fixé à l’heure de publier cet article. Le domaine ne possède pas  de structure d’accueil pour le public qui souhaiterait visiter le vignoble ou acheter du vin. Par contre les bouteilles seront en vente au magasin du Moulin de Moulbaix connu dans le village comme le Moulin de la Marquise. Il n’y en aura sans doute pas assez pour tout le monde et on espère que les prochaines vendanges, prévues fin septembre, apporteront une récolte plus abondante.