Baudouin Havaux
VIN BELGE

Ruffus, déjà 20 ans

Son passage par le collège au nom évocateur de « Bonne Espérance » aurait pu l’orienter vers une carrière de brasseur. Mais très tôt Raymond Leroy ,fils de négociant en vin à Binche, rêvait d’élaborer son vin et pourquoi pas de planter son propre vignoble.

La première étape de son projet le conduit non pas sur les plages de la méditerranée mais bien sur les bancs de la faculté d’œnologie de Montpelier, quoique son visage éternellement bronzé pourrait nous en faire douter. De retour au pays, auquel il est très attaché, il n’était pas prêt à abandonner son somptueux costume de Gille de Binche pour celui de vigneron belge expatrié. C’est vraisemblablement au sein de sa société de Gilles que c’est développée sa passion pour la  boisson officielle de Gilles de Binche, le Champagne. En 1987 son attention se porte sur un coteau exposé plein sud du côté de Haulchin. Un sol calcaire comme en Champagne et en Loire. Il décide de rencontrer son propriétaire, Joseph Delbeke, à qui il expose son projet saugrenu d’y planter de la vigne. A cette époque, cet agriculteur plus à l’aise avec les cultures d’orge, de blé et d’avoine n’avait ni le temps ni la tête pour suivre Raymond dans la folie de son projet. Le temps passe, Raymond épouse Isabelle, et naissent ses deux fils Arnaud et John à Fauroeulx où en 1980 Raymond plante ses premières vignes à coté́ de la maison familiale qu’il vient de faire construire. Il s’agit d’un flanc de colline, argileux, orienté plein ouest. Certainement pas la meilleure des orientations, ni le meilleur sol, mais la passion l’emporte sur la raison. Il  descend en Bourgogne pour se procurer 600 pieds de pinot noir, qu’il vendange pour la première fois en 1985. Le néo-vigneron vinifie une centaine de bouteilles, qu’il réserve à sa consommation personnelle. Finalement ce premier coup d’essai lui a permis d’apprendre surtout ce qu’il ne fallait pas faire.

Il faut attendre la rencontre fortuite entre Raymond et Étienne Delbeke, le fils de Joseph, pour que germe à nouveau le projet vinicole. C’était l’époque ou l’Europe poussait les agriculteurs à diversifier leurs activités, on commençait à parler de gîtes ruraux, de vente directe à la ferme et d’autres initiatives de ce type. Intervient alors Thierry Gobillard, vigneron champenois et ami de Raymond qui confirme le potentiel du terroir des Agaises, mais aussi son intérêt pour participer au projet. Il n’en faut pas plus pour que la famille Delbeke étudie plus sérieusement le dossier et accompagné de deux voisins et amis de Raymond, Joël Hugé et Michel Wanty, ils décident de se lancer dans l’aventure. Au printemps 2002, deux hectares de chardonnay sont plantés et naissait le domaine des Agaises, qui veut dire en picard « les terres blanches » en référence au sol crayeux. Le vignoble situé sur une couche calcaire de 60 mètres de profondeur est situé dans le prolongement du bassin de Paris. Un terroir idéal pour l’alimentation hydrique des plantes, car il permet à la fois un bon drainage et une bonne rétention de l’eau. La craie présente également l’avantage d’emmagasiner l’énergie thermique pendant la journée pour la restituer la nuit. La matinée du 13 septembre 2003, la famille et les amis vendangent 3.600 kg de raisin qui seront pressés à la Ferme de la Tour et destinés à l’élaboration de la « Cuvée Seigneur Ruffus » du nom d’un ancien seigneur local. Mais qui, à ce moment, pouvait se douter que l’initiative sympathique de cinq copains se transformerait en véritable succès story qui allait contribuer à l’essor de l’industrie vinicole wallonne? Poussé par Thierry Gobiard, qui voulait arriver à une production de 100.000 bouteilles, le vignoble s’agrandit d’années en années à 4 puis à 6 hectares. Principalement avec du chardonnay, mais aussi un peu de pinot noir et de pinot meunier pour la production du mousseau rosé. Grâce aux plantations successives, l’objectif sera doublé en 2018 pour atteindre 200.000 cols commercialisés annuellement. Après 20 ans le domaine compte 35 hectares de vignoble, produit annuellement près de 350.000 bouteilles, accueille 15.000 clients directs au domaine  (10.000 en juin et 5.000 en décembre), gère une liste d’attente de 5.000 clients et a reçu 70.000 visiteurs en 2021. Présentées dans les plus grands concours nationaux et internationaux, les différentes cuvées du Ruffus ont, chaque année, remporté médailles d’or et premiers prix: 15 médailles d’or du Concours du Meilleur Vin Belge et 9 médailles d’or au Concours Mondial de Bruxelles. Le domaine est également entré en belle place dans le premier Guide des vins belges 2021. L’ouvrage reprend cent soixante-deux vins élaborés par une soixantaine de vignerons. Trois vins ont obtenu la note maximale de 5 étoiles. « Ruffus Chardonnay Brut Sauvage » en fait partie.

Nos cinq compères ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. La relève est assurée par Arnaud et John, les deux fils d’Isabelle et Raymond qui ont intégré l’entreprise respectivement en 2009 et 2010. Devant l’ampleur de l’expansion du domaine Raymond avait besoin de renfort. Arnaud abandonne sa carrière dans de secteur de l’informatique pour se consacrer au Domaine des Agaises et à l’activité de négoce « Leroy-Prévot & Fils » de la rue de Merbes à Binche, confiée peu de temps après à son cousin. L’année suivante John dont la passion pour les fermentations s’est déclarée beaucoup plus tôt, prend la responsabilité de la cave après ses études de brasseur en Belgique et 3 années d’œnologie à l’Université de Montpelier. Toujours guidé par les conseils avisés de Thierry Gobillard, leur associé champenois, John a depuis longtemps prouvé sa maitrise de l’élaboration de fines bulles. Ayant obtenu quartier libre, Arnaud avoue que : » La passation de pouvoir se passe en parfaite entente, quoique le caractère un peu têtu des Leroy laisse la place à des échanges de vue parfais assez animés. Il aura fallu 8 ans pour faire accepter à mon père le changement de l’étiquette que je trouvais assez ringarde. Par contre, pour la stratégie de commercialisation et l’adaptation aux nouvelles technologies comme la gestion des réseaux sociaux, ça a été beaucoup plus facile». Le maitre-mot pour l’avenir est «  croissance maitrisée » . « D’abord parce que les investissements financiers sont importants et que nous ne sommes jamais à l’abris d’un aléas climatique qui comme en 2021 peut réduire de moitié notre production. Ensuite nous ne voulons pas introduire dans nos cuvées une proportion trop importante de raisin provenant de jeunes vignes qui pourrait modifier l’équilibre de nos vins. A moyen terme, (d’ici 2030), on espère arriver à 40 ha. et à long terme à 50 ha ».

Publication de « Ruffus une Histoire Belge »

Le livre relate évidemment les 20 années de l’histoire atypique du domaine. Un ouvrage de 360 pages gorgé de souvenirs et d’anecdotes illustrés de photos d’archives. De nombreux dialogues entre les personnes impliquées dans le projet ponctuent l’ouvrage. L’auteur, René Sépulcre, partage avec nous le vécu de cette aventure humaine. Prix 40€