Pedro Ballesteros MW
WINEBIZZ

D’OÙ VIENT LA QUALITÉ ?  

Le meilleur historien du vin espagnol est sans aucun doute Alain Huetz de Lemps, un grand bordelais. Je ne pense pas que quiconque ait analysé les devenirs des vignobles ibériques comme lui. La lecture de sa magistrale thèse de doctorat «Vignobles et Vins du Nord-Ouest de l’Espagne» est presque obligatoire pour comprendre le pays.

Cependant, dans les conclusions de son travail, en 1967, il prédit le déclin des vins de Ribera del Duero, exception faite de l’éternel Vega Sicilia. La raison en était la concurrence imbattable faite par les vins de La Mancha, plus fiables et de qualité supérieure. Ce n’est pas seulement que le vin de Ribera n’était pas vendu à Madrid, c’était qu’une bonne partie de la consommation à Valladolid et Burgos était déjà des vins du sud. Et, bien sûr, personne à l’étranger ne connaissait les vins de la Ribera.

Pourtant, Ribera del Duero montre aujourd’hui une qualité inégalée, et la production ne cesse d’augmenter. La prévision de Huetz de Lemps ne s’est pas avérée juste. Ce n’est pas sa faute. Simplement, il a connu une Espagne isolée et pauvre, dont les producteurs n’avaient ni les moyens, ni la connaissance, ni l’accès aux marchés afférents aux bons vins. Il disait que la vinification en Ribera était « certes pittoresque, mais d’un archaïsme incontestable »…. Une façon élégante de dire que le vin était mauvais.

Il n’était pas possible d’imaginer que cette circonstance changerait vite. Et pourtant, vingt après, il y a eu quelque chose d’inattendu, ce que, à mon avis, est le jalon le plus important des 3000 ans d’histoire du vin espagnol: l’accès à l’Union européenne.

Les conséquences de l’intégration de l’Espagne dans son continent ont été nombreuses, j’en mentionne les trois qui me semblent le plus pertinentes pour le vin.

Le Marché commun européen a donné libre accès aux vins espagnols dans le reste des pays européens ; les institutions européennes ont également assumé le travail de négociation des accords commerciaux internationaux. Le monde est devenu un marché pour les vins espagnols.

Puis, un flot d’argent est également arrivé en Espagne pour investir dans les infrastructures, ce qui a radicalement transformé l’accessibilité de presque tout le pays. Les montagnes espagnoles, barrière au commerce et source de tant de diversité comme de conflits, sont devenues facilement franchissables. Le pays se doté d’un grand réseau d’autoroutes, ports et d’aéroports. Grâce au soutien européen les vins du centre de la péninsule avaient accès aux marchés lointains.

La troisième conséquence est plus subtile, mais tout aussi importante. La grégarité médiocre du régime franquiste a fait place à la liberté individuelle. Avec la démocratie et la libre entreprise, on pouvait être différent, briser le moule. C’est le moment de la renaissance d’un type de producteur qui avait disparu un siècle avant, les héros du vin.

Les héros du vin sont ceux qui se démarquent du reste pour concrétiser une vision plus ambitieuse. Ce sont eux qui changent une région par leur initiative individuelle.

Ribera del Duero en a connu pas mal. L’un des premiers était Alejandro Fernández, un producteur qui a fait du nom de sa ville, Pesquera, une référence aux États-Unis et dans d’autres grands pays consommateurs. Teófilo Reyes et Emilio Moro, ainsi que la maison qui a cédé son nom à toute la région, Protos (ex Bodega Ribera del Duero), ont partagé sa vision.

Et puis, il y a eu les premiers héros du luxe, Pablo Alvarez qui a transformé Vega Sicilia en icône mondial. Quand il est arrivé, la totalité de la production se vendait en Espagne. Maintenant, plus de deux tiers se vendent partout dans le monde. Peter Sisseck a depuis démontré, avec Pingus,  que Ribera est plus proche de la Bourgogne que de Bordeaux, grâce à ses vieux vignobles qui donnent une expression de terroir unique et inimitable. Il y a encore beaucoup d’autres héros, trop pour y vouloir être exhaustif.

La Ribera del Duero actuelle n’a donc plus rien à voir avec celle que Huetz de Lemps avait connu. C’est une terre d’une incroyable diversité, avec un grand nombre de vins inégalés. Et maintenant, chacun chante les merveilles de ses sols, la magnifique tinta fina, les vieilles vignes en gobelet, et je ne sais pas combien de belles histoires naturalistes qui, étant vraies, ne sont pas toute la vérité.

La vérité est aussi que ces plantes, ces sols et ces climats ont suscité notre émotion et mobilisé notre intérêt grâce aux héros comme ceux que j’ai mentionnés, et pas mal d’autres. Le vin est surtout humain ; on doit remercier ses faiseurs au moins autant que l’on admire les conditions naturelles. La part des anges n’en est rien sans la part des hommes.

Un peu partout en Europe, les histoires des vins commencent avec les phéniciens, les grecs ou les romains, puis continuent avec les ordres monastiques et les rois chrétiens puissants, pour arriver, dans un continuum, à la situation actuelle, avec la conclusion que ces vins sont grands parce qu’il y a quelques siècles d’expérience derrière eux. Dans tous les cas, c’est faux.

Tout d’abord, l’histoire n’est jamais progressive, mais un va-et-vient parfois chaotique semé des guerres et des crises, des abandons et des éclats de génie. Puis, le vin a toujours été aussi bon que son client. Pas des buveurs de luxe, pas de bon vin. El les buveurs puissants ont toujours eu une tendance à créer des problèmes. Il y a partout des périodes de rupture dans l’histoire des vins, mais ces périodes ne sont pas soulignées, de peur que l’histoire soit moins belle.

Ainsi, Bordeaux était une région mineure face à La Rochelle jusqu’au 14ème siècle. Le facteur principal pour le monté en renommée de Bourgogne a été la promotion que les Ducs de Bourgogne ont fait durant Moyen Age. Au temps de Pline, le meilleur vin au monde était le Falernum, tandis qu’au 16ème siècle le vin le plus côté à Londres était le Canary. Ces deux vins ont disparu pendant des siècles.

Ribera del Duero est aussi une région historique. Ils ont eu leurs Romains et leurs moines bénédictins. Mais, entre la domination romaine et les royaumes chrétiens il y a eu quatre siècles de domination musulmane, c’est-à-dire, pas du vin. Puis, en 1143, le Monastère de Santa María de Valbuena a été bâti. Il donne son nom au deuxième vin de Vega Sicilia, qui est juste en face, de l’autre côté du Duero. Le vignoble des moines est devenu incontournable ; apparemment il était assez grand et qualitatif. Si l’on continuait l’histoire comme ça on arriverait à la conclusion qu’il y a une continuité entre les moines et Vega Sicilia.

Rien n’est plus faux. En 1835, le gouvernement espagnol a lancé la « Désamortisation », un procès de confiscation des biens de l’Église pour couvrir le déficit de l’État. Il n’y a pas eu de redistribution, puisque les propriétés ecclésiastiques ont été achetées par de grands bourgeois. Les monastères ont été vidés, et toute activité arrêtée. La production de vin, et le savoir-faire, ont à nouveau disparu.

Il a fallu qu’un bourgeois décide d’investir dans un nouveau vignoble, Vega Sicilia, pour ce qu’un vignoble de qualité soit à nouveau replanté, et encore attendre au début du XXème siècle pour ce qu’un expert, Txomin Garramiola, importe le savoir-faire bordelais pour recommencer à faire de grands vins.

Mais Vega Sicilia est resté cavalier seul pendant plus de 60 ans. Le reste de la région était presque inconnu. Jusqu’aux années 60, les communications entre la région et les grandes villes étaient pénibles. Les vins de Ribera ne pouvaient pas faire la concurrence aux vins des autres régions, mieux connectés aux marchés. Seul Vega Sicilia, avec une production confidentielle, avait le prestige entre les classes dominantes en Espagne pour justifier les coûts de transport bien trop élevés.

Il a fallu attendre la croissance économique de l’Espagne démocratique, et à l’accession d’Espagne à l’Union Européenne, le fait historique le plus importante dans l’histoire des vins fins espagnols, pour que ces magnifiques terroirs donnent ce qu’ils auraient pu donner dans des circonstances politiques différentes, de très grands vins, comparables avec les meilleurs au monde. C’est une histoire récente, l’appellation d’origine n’a été constituée qu’en 1982.

Les vins sont ce qu’ils sont grâce aux terroirs, au savoir-faire de producteurs et aux amateurs du vin contemporains. Mais pas du tout grâce aux romains et aux moines, que les pauvres ont été engouffrés par l’histoire laissant peu de traces vinicoles. Ce qu’agrandit encore plus la région, qui a été capable de s’inventer et de se réinventer deux fois.