Judith Smals
WINEBIZZ

Vers un rebond dans les ventes aux enchères?

Nous vivons une période de turbulences et d'incertitudes, et pas seulement à cause de la crise sanitaire. Les États-Unis se font tirer l’oreille pour les importations, des troubles agitent Hong Kong et le Brexit n’en finit pas d’être imminent. Et pourtant, de nombreuses bouteilles s’arrachent encore chaque jour lors des ventes aux enchères, un business florissant alors que d’autres secteurs toussent.

Les producteurs et les négociants en vins traversent une période de grandes turbulences. Les exportations ne se font pas sans heurts, car les transports sont défaillants et les ports d’Asie souvent fermés. La baisse de la demande dans la restauration affecte bien entendu de larges pans du secteur viticole. Les caves des plus grands pays producteurs européens comme la France, l’Espagne et l’Italie, regorgent d’invendus, dont le nombre est estimé à plus d’un milliard de bouteilles…

Parallèlement, le commerce en ligne est lui en plein essor, puisque tout le monde veut désormais profiter d’une bonne bouteille à la maison. Si les ventes de vin vers l’horeca ont chuté, les ventes  en ligne, elles, ont explosé. Un exemple ? Lors du confinement, Wijnbeurs (un site de vente en ligne basé aux Pays-Bas) a généré un chiffre d’affaires deux fois plus élevé en Belgique que l’année dernière à la même époque.  Dans les commerces de proximité, le malaise touche principalement les produits d’entrée et de milieu de gamme, c’est-à-dire les vins que nous consommons tous les jours. Les vins considérés comme des investissements, eux, se portent bien. Même, s’il est souvent impossible de les boire, on peut les trouver dans les magasins de vin haut de gamme et, plus encore, dans les ventes aux enchères.

Investissements
Confinement ou non, les collectionneurs et acheteurs fortunés continuent d’investir dans des vins de prestige, et ce, quelle que soit la conjoncture économique. « Bien que l’engouement autour des grands vins ait quelque peu diminué et que les gros profits datent d’une autre époque, le vin reste un investissement intéressant », explique Jasper van Papeghem (Meilleur sommelier de Belgique en 2017).

Bordeaux est toujours la référence mondiale en matière de vin et la région qui nous guide à travers toutes les fluctuations économiques. L’indice Liv-ex Fine Wine 100 suit l’évolution des prix des 100 vins les plus recherchés au monde (dont beaucoup sont de Bordeaux) et constitue l’une des meilleures mesures de la valeur des grands vins. L’historique montre qu’après avoir atteint un sommet en 2011, les prix sont tombés très bas en 2014. Puis la courbe s’est un peu relevée, mais « l’ancien » niveau n’a plus jamais été atteint. L’époque où les nouveaux riches chinois plongeaient dans les crus bordelais et offraient des prix insensés est révolue, et le marché s’est un peu ajusté. Illustration de ce propos : le Liv-ex montre que la valeur des vins de Bordeaux jusqu’en août 2020 était de 50,5 % par rapport à la moyenne de 2010.

La deuxième région viticole de France est, bien sûr, la Bourgogne. Cette région, contrairement à Bordeaux, est très fragmentée (certains vignobles ne sont pas plus grands qu’une arrière-cour). L’offre y est donc, par définition, nettement plus faible. Les meilleurs vins de cette région conserveront donc toujours leur valeur, bien que la courbe bourguignonne se tasse également, le Liv-ex montrant pour la Bourgogne une légère tendance à la baisse depuis 2019.

De nouveaux domaines
D’un côté, l’intérêt pour Bordeaux stagne, de l’autre, en raison des prix élevés et de la rareté des meilleurs crus de Bourgogne, l’attention des investisseurs a également baissé. Du coup, leurs regards se sont progressivement tournés ces dernières années vers de nouvelles régions telles que le Rhône, la Champagne, la Californie, le Piémont et la Toscane. Selon les analystes, les vins de ces régions ont encore un potentiel de croissance et sont relativement abordables, sauf exception.

Dans le top 5 de Liv-ex en 2019, on note quelques noms réputés, avec le Monfortino Riserva Barolo 2002 de Giacomo Conterno qui se classe numéro 1. Des producteurs de haut niveau tels que Chapoutier, Bollinger, Domaine Auguste Clape et Gaja complètent cette liste. Les « Super Toscans » comme Sassicaia, Ornellaia et Tua Rita sont en plein essor, tout comme les vins de Barolo et Barbaresco. Les crus de producteurs de premier plan comme Giacomo Conterno, Bruno Giacosa et Mascarello sont presque imbattables, mais il y a beaucoup d’autres producteurs de vin qui méritent l’attention. Si vous voulez reconstituer votre stock avec un beau Barolo, sachez que 2016 a été une année exceptionnellement favorable pour le cépage Nebbiolo. Si vous cherchez un millésime qui se boit : 2006 est une bonne alternative.

Lorsqu’on lui demande ce qui rend l’Italie intéressante pour les acheteurs de vins fins, Matteo Ascheri, président du Consorzio Barolo, répond : « Les cépages indigènes, le nombre élevé de petites exploitations familiales, la production limitée et, en même temps, le contexte culturel et local. Bref, des vins uniques qu’il est difficile de produire ailleurs ». Pour l’avenir, il voit un grand potentiel dans le Trentin Haut-Adige et le Frioul (Collio). Il s’agit de zones relativement peu étendues, avec des viticulteurs professionnels très expérimentés, qui sont encore relativement peu connus. Ce qu’Ascheri ne dit pas, c’est qu’il y a une forte demande des États-Unis pour ce type de vins en raison du nombre élevé de grands restaurants italiens aux USA.

Acheter ou vendre?
Il est difficile de dire si c’est le moment idéal pour acheter ou vendre. Le chef de cave de chez Sylvie pense personnellement que l’achat est particulièrement intéressant pour les vins qui ne sont pas encore sur le marché international et qui ne sont pour l’instant connus que d’un public de fins connaisseurs. « Prenez par exemple le Meursault d’Arnaud Ente. Il y a cinq ans, une bouteille coûtait à peine 50 euros, aujourd’hui, elle s’affiche déjà à 300 euros. ”

Pour Chris Thiran de Best Wine Auctions / Belgium Wine Watchers, c’est une période totalement inédite depuis la création de son entreprise, il y a vingt ans. En raison des troubles politiques et économiques, le commerce avec l’Asie est pratiquement au point mort, tandis que les commandes en provenance d’Amérique latine sont étrangement hautes et les sommes d’argent engagées sont assez importantes. Comme pour les Chinois, l’accent est mis sur les vins faciles à comprendre (et à prononcer !) en termes d’origine et de nom, comme les « Grand crus » de Bordeaux. En outre, Thiran constate également une attention croissante pour l’Italie. Comment le marché des grands vins va-t-il évoluer ? La réponse attendra quelques mois. « Les perspectives sont prudemment positives, mais les prochaines ventes aux enchères seront les baromètres pour le reste de l’année,  » conclut-il.