Judith Smals
FOODPAIRING

Vin et vanité au Siècle d’or

Sur les tables des riches, on trouvait du vin au lieu de la bière. La boisson s'est finalement avérée assez noble pour être emballée dans une nouveauté incroyablement chère : le verre de Venise !

Le Siècle d’or, qui s’est étendu sur à peu près tout le XVIIème siècle, a été une période florissante pour les Pays-Bas. Non seulement dans le domaine de l’économie et du commerce international (les Pays-Bas sont devenus l’une des nations commerciales les plus importantes du monde à cette époque), mais aussi dans les sciences et les arts. C’est le siècle de l’expansion et du commerce extérieur, des Trois Grands (Rembrandt, Vermeer et Hals), de l’architecture impressionnante de style classiciste et des découvertes importantes, comme le microscope et les jumelles. C’est également au cours de ce siècle que la bouteille en verre a été développée pour envelopper le vin.

En raison de l’augmentation de la prospérité et de l’opulence, la demande de peintures a connu une croissance explosive au 17ème siècle, ce qui signifie que les artistes avaient toute liberté pour se libérer des règles et des conventions avec de nouveaux styles. Les riches citoyens ont pris le rôle de patron de l’Église et ils n’étaient que trop heureux d’être représentés avec toutes leurs richesses pour l’éternité.

La nature morte est l’une des formes d’art populaire du Siècle d’or, au même titre que les pièces d’histoire, les pièces de genre et les paysages urbains. La nature morte est une image d’objets non vivants autour d’un thème particulier. Par exemple, il y a des natures mortes avec des pièces d’exposition (pour exprimer la richesse), des « toebackjes » (nature morte avec une pipe et du tabac) et des natures mortes sur le thème « vanitas », qui touche au vide et à la vanité. Ces dernières peintures représentent souvent un squelette et une montre pour symboliser l’écoulement du temps.

Les natures mortes les plus appétissantes sont celles avec boissons et nourriture, dites de repas. Elles offrent un bel aperçu de la cuisine de l’époque et donnent une idée assez précise de ce que les gens mangeaient et buvaient. De nombreux peintres néerlandais et flamands étaient extraordinairement doués dans cette forme d’art. Osias Beert l’Ancien (Anvers, 1580-1624), Pieter Claesz (Berchem, vers 1596/1597-1661), Clara Peeters (Anvers, 1594-après 1657) et Willem Claesz Heda (Haarlem, 1594-vers 1680) ne sont que quelques-uns des principaux représentants de ce genre.
La nature morte de repas se compose habituellement d’une table richement garnie de beaux plats en argent et de carafes, et d’une abondance de volailles, de crustacés, de noix, de fromages et de fruits, tels que des demi-grenades et des citrons pelés, qui s’avèrent également très « photogéniques ».

Exercice in Imitatio
Au départ, la nature morte était destinée à être un exercice pour le peintre afin de (re)peindre des reflets de lumière, des textures différentes et des substances translucides. Bientôt, la nature morte de repas, avec toute sa splendeur et son abondance, était devenue avant tout l’expression de la richesse et de la prospérité de la classe supérieure de la population. La richesse était en quelque sorte débordante et elle était volontairement montrée. Cela explique aussi pourquoi le vin est souvent présenté comme un produit de luxe.

Suite de l’article sous la photo.

  • Joyeuse Compagnie, Dirck Hals, avec l'aimable autorisation de Mauritshuis, La Haye

De nombreuses natures mortes alimentaires représentent des verres et des carafes. Pour les verres à vin, prétendument en verre vénitien, il fallait dépenser une fortune. Les verres typiques avec des boutons de mûres sont des römers (verres traditionnels d’Europe Centrale). Ces verres avaient une tige exubérante qui faisait office de décoration ludique mais qui servait également à offrir plus de prise. En ce temps-là, on mangeait peu avec des couverts, un verre glissait donc facilement des mains lorsque les doigts étaient gras.

Vin orange
Outre le fait qu’avec ses courbes et sa brillance elle était belle à peindre, la carafe avait aussi une fonction. En raison de la présence de sédiments, cela ne se faisait pas de verser le vin directement de la bouteille au verre, c’est pourquoi le vin a d’abord été versé dans une carafe. Plus tard, le vin a été mieux clarifié et ça n’a donc plus été nécessaire.

Attardons-nous davantage sur le vin. Il est frappant de constater que les verres des natures mortes de repas sont presque toujours remplis de vin blanc ou orange. En parlant de ce dernier, le vin orange existe depuis des siècles et a gagné en popularité ces dernières années. Le vin orange a été découvert en Géorgie et sa production a même été reconnue comme un patrimoine culturel par l’UNESCO. Le vin orange a une apparence particulière : il est fait de raisins blancs, mais à la manière du vin rouge, la peau et les pépins (tanins !) fermentent avec lui. L’extraction d’un peu de couleur de la peau donne au vin une teinte ambrée ou orangée.

Le vin qui a été bu pendant la première moitié du Siècle d’or était principalement doux et blanc. Compte tenu de notre préférence naturelle pour le sucré, on ne voulait pas de vin fort, et bien que cela reste un peu une supposition, c’était probablement du vin du Rhin, car c’était le plus disponible à l’époque. Comme son nom l’indique, le vin du Rhin provient des vignobles en pente le long du Rhin en Allemagne, pays qui était à l’époque le deuxième plus important producteur de vin après la France.

Pourquoi n’y a-t-il généralement pas de vin rouge dans les natures mortes de repas ? Et bien, il y a une raison logique ! Au début du XVIIème siècle, ce produit n’était tout simplement pas encore disponible aux Pays-Bas et en Belgique, ou seulement dans une mesure très limitée. Ce n’est que durant la deuxième moitié du XVIIème siècle que le vin rouge a été importé.

Commerce de rouge
Au cours du XVIIème siècle, une partie de la population a eu de plus en plus d’argent et l’augmentation du commerce international a entraîné une demande de vin rouge. De nouveaux pays et régions viticoles ont été découverts, tels que l’Espagne, la Loire et Bordeaux. En raison de leur implication dans le drainage des vignobles de Bordeaux, les Hollandais avaient déjà un pied dans la tambouille française et c’est en partie pour cette raison que le vin de cette région a rapidement trouvé son chemin vers les Pays-Bas. Les Néerlandais ont la réputation d’être frugaux mais cela ne s’appliquait certainement pas à l’importation de vin français. Des quantités astronomiques de vin ont été transportées aux Pays-Bas : en moyenne, la consommation de vin français s’élevait à environ un verre par personne et par jour, enfants compris. Au départ, il ne s’agissait pas de vins lourds et complexes, mais surtout de vins rouges légers. Il y avait bien sûr une différence de qualité et le meilleur vin était conservé pour les « occasions spéciales » bien connues. Le vin rouge était appelé « claret » par les Anglais (depuis le mariage d’Henri II d’Angleterre et d’Eléonore d’Aquitaine en 1152, déjà fervents acheteurs de vins de Bordeaux). Le nom vient du français « clairet ». De temps en temps, on peut encore voir une bouteille sur les étagères, bien que cela ressemble maintenant plus à du rosé.

En raison de l’impôt élevé prélevé sur le vin au XVIIème siècle, c’était un produit de luxe qui était consommé principalement par les citoyens riches. La plupart des gens étaient habitués à boire de l’eau et de la bière, et de préférence de la bière car l’eau était généralement sale et polluée. La bière était beaucoup plus sûre et comme elle avait une teneur en alcool nettement plus faible (similaire à celle de la bière de table actuelle), les enfants en buvaient également.

Les scènes festives où la bourgeoisie aisée se consacre au vin font souvent l’objet de peintures de genre, autre forme d’art populaire du Siècle d’or, qui dépeignent des situations de la vie quotidienne. Dirck Hals (1591-1656), le jeune frère non moins talentueux de Frans Hals, était connu pour ses représentations de joyeuses compagnies.

Comme nous l’avons dit, tout le monde n’a pas profité du boom économique. Le vin n’était que pour ceux qui pouvaient se le permettre. Comme le sucre et les épices, le vin était précieux et était donc parfois utilisé comme moyen de paiement. Et comme toujours lorsqu’il s’agit de biens de valeur, la contrebande, l’évasion de la taxe ô combien détestée sur le vin et le vol étaient courants.

Comme beaucoup n’avaient pas à faire attention à quelques sous de plus ou de moins, on accordait plus d’attention à la bonne nourriture et aux boissons. Le premier livre de cuisine hollandais original, De verstandige kock, ou Sorghvuldige huys-houder (1667, anonyme), est apparu et se concentrait sur les manières à table. À la fin du XVIIème siècle, l’hôte s’occupait même des couverts, vous n’aviez donc pas besoin d’apporter les vôtres, et un nouvel accessoire, le tire-bouchon, est apparu. Peu à peu, dans le sillon des auberges, les restaurants tels que nous les connaissons aujourd’hui sont apparus, bien qu’ils n’aient vraiment pris forme qu’au XVIIIème siècle.

Échansons
Avec l’essor du restaurant, le sommelier fait également son apparition. L’histoire de la profession de sommelier est fascinante. Le sommelier existe depuis des siècles, mais il a au départ un autre sens que celui que nous lui connaissons aujourd’hui. Il était déjà mentionné dans le livre de la Genèse et plus tard, au Moyen-Âge, il y avait ce qu’on appelle les « échansons », les lointains prédécesseurs du sommelier. C’étaient des hommes séduisants qui étaient chargés de remplir les verres. On leur confiait aussi souvent la tâche douteuse de goûter le vin, de peur qu’il ne soit empoisonné. On ignore combien d’échansons sont morts à cette époque.

Le Siècle d’or a été une période de richesse et de prospérité et il y avait une atmosphère d’optimisme. Le commerce international ainsi que les arts ont flori. La riche bourgeoisie aimait montrer son opulence et son statut social prépondérant, ce qui explique les natures mortes de repas exubérants avec des produits de luxe, comme le vin. Le genre a connu son apogée au XVIIème siècle mais on peut heureusement encore admirer ces natures mortes dans de nombreux musées.

Œuvre en haut de cet article :
Nature morte avec gobelet doré, Willem Claesz, avec l’aimable autorisation du Rijksmuseum Amsterdam

Œuvre en bas de cet article :
Nature morte avec tazza, Clara Peeters, 1611, avec l’aimable autorisation du Musée du Prado, Madrid

Werk onder dit artikel:
Clara Peeters, Stilleven met tazza, 1611, courtesy Prado, Madrid