Marc Vanel
BORDEAUX

Bordeaux : dynamiser les AOC avec d’autres cépages (2/2)

Suite de l’interview de Bernard Farges, président du CIVB, où il est question de la réintroduction de cépages “à des fins environnementales” et de cépages résistants.

Le changement climatique est aussi un sujet majeur dans le vignoble, qu’il soit bordelais ou non. Nombreuses sont les études qui indiquent qu’une augmentation de 2°C entraînerait une réduction des surfaces de vignes dans le monde de 20 à 73% selon les scénarios retenus. Les cultures ne pouvant généralement être déplacées, la seule solution est modifier les pratiques. Cultiver autrement, mieux gérer la canopée, supprimer pesticides et herbicides ou encore réhabiliter des cépages anciens plus tardifs en maturité, voire des cépages hybrides plus résistants aux maladies et aux climats plus chauds.

« Les AOC sont un concept formidable et valorisant, déclare Bernard Farges, qui a permis de sauver beaucoup de vignes mais il ne faut toutefois pas qu’elles soient figées. Dans leurs règles, il est dit que nous voulons tel et tel cépage, c’est vrai dans toutes les régions de France. Mais une AOC est très verrouillée et certains, des jeunes, des vieux, aimeraient planter autre chose. il est important de pouvoir répondre à ces attentes, non pas tenter pour tenter, mais parce que le changement climatique agit déjà sur notre façon de produire. On pourrait dire que ce qui se passe aujourd’hui est plutôt favorable par exemple au Cabernet sauvignon qui mûrit mieux qu’il y a 15 ans. Mais on constate aussi que du Merlot à 14 ou 15% alc, c’est pas ce qu’on fait de mieux. Comment faisons-nous pour anticiper les choses et faire en sorte que Bordeaux ne ressemble pas dans quelques années à un vin du Languedoc, que chaque région garde sa typicité? Nous essayons de trouver un dispositif qui libère un peu d’espace à celles et ceux qui veulent expérimenter, tenter des trucs pour autant que cela ne vienne pas déformer la typicité des produits. Et que cela réponde aussi au changement de climat.”

Adaptation

“Nous avons donc trouvé un accord national permettant aux AOC d’intégrer une partie d’autres cépages dans les cahiers des charges “à fins d’adaptation au changement climatique” ou à “sujet environnemental”. On l’a décrit comme cela. Ce concept-là est national, chaque région peut choisir ses cépages, pour autant qu’ils soient inscrits au catalogue français. Pour l’instant, nous ne sommes qu’au stade de la demande.

Primo, c’est limité en termes de surface, deuxio, on ne peut pas le mentionner sur l’étiquette car en dessous des 15%. Le but est bien de voir comment cela réagit, que le viticulteur fasse sa propre expérimentation. Il doit signer une convention avec le syndicat viticole et l’INAO pour suivre le travail mené et les différents millésimes de son vignoble pour avoir un retour collectif et faire en sorte qu’au bout d’une durée maximale de 20 ans, le cépage entre définitivement dans le cahier des charges d’une AOC ou en sorte complètement et ces parcelles ne pourront plus produire l’AOC.”

Bordeaux-Bordeaux Sup

Un des premiers syndicats viticoles français à intégrer des mesures agro-environnementales dans ses cahiers de charges est celui des AOC Bordeaux et Bordeaux Supérieur. Une liste de cépages “d’intérêts à fin d’adaptation” a été validée en Assemblée générale le 28 juin dernier et est actuellement soumise pour accord à l’INAO. Les premières plantations sont attendues pour la campagne 2020/2021.

Quatre rouges ont été choisis: l’Arinarnoa (croisement Tannat/Cabernet sauvignon), le Touriga nacional (Portugal), le Marselan (croisement Cab. Sauv. x Grenache) et le Castets (peu sensible au mildiou). Ainsi que trois blancs: l’Alvarinho, le Petit Manseng et le Liliorila, tous trois peuvent compenser la perte aromatique due au réchauffement climatique. “Pas question, renchérit B. Farges, que Bordeaux s’autorise la Syrah ou le Chardonnay, et pas question que la Vallée du Rhône autorise le Merlot,… L’idée n’est pas de singer les autres appellations. On doit garder la typicité bordelaise avec des cépages plus tardifs.”

Et les résistants?

Si on peut qualifier ces cépages de “climatiques”, qu’en est-il des cépages résistants très populaires en Belgique ou en Allemagne déjà? “Les cépages hybrides, résistants, sont aujourd’hui interdits dans les AOC, ils sont depuis peu autorisés dans les IGP (mais il n’y en a pas à Bordeaux… – ndlr) et sous label “Vin de France”. S’interdire l’idée même de réfléchir à l’idée que les AOC puissent intégrer ces cépages-là, c’est de l’obscurantisme. Certains disent que ce serait pervertir les AOC, mais nous devons travailler auprès de la Commission européenne pour rendre possible l’intégration de ces cépages résistants dans les cahiers de charges et ensuite les AOC décideront si elles les utilisent ou pas. Il n’y a aucune règle qui viendra d’en haut, ce sont les producteurs qui décideront.”

Depuis 2017, des variétés résistantes peuvent être plantées en France et leurs vins commercialisés. Seize variétés sont à présent classées au catalogue français : 11 hybrides allemands, 1 italien et quatre cépages résistants français mis au point par l’INRA: ils portent le doux nom de Voltis, et Floreal en blanc, Vidoc et Artaban en rouge.

Hors repas

“Nous devons, conclut Bernard Farges, retrouver notre place sur le marché français, reconquérir notre image, c’est très clair, auprès des restaurateurs surtout. Sans doute aussi qu’une partie de nos vins d’entrée de gamme ne sont plus adaptés au marché, il faut les travailler. A partir du moment où la consommation se porte en partie sur des vins hors repas, c’est vrai qu’un bordeaux rouge, ce n’est pas hors repas qu’on l’apprécie le plus.

Il y a d’autres vins qui sont plus appréciés que d’autres. Faut-il des produits plus adaptés comme le Clairet, le rosé, le Crémant ou les blancs? Sans doute, mais travailler aussi la sucrosité des rouges, c’est quelque chose qui est attendu au même titre que la fraîcheur Certains vins d’entrée de gamme qui ne font plus plaisir au consommateur, on travaille là-dessus. Il faut aussi qu’on travaille sur nos blancs qui manquent d’identité, c’est un vrai sujet…”

> Retrouvez notre dossier Bordeaux dans notre magazine du 20 septembre en librairie.