Marc Vanel
BORDEAUX

Bordeaux, les priorités de Bernard Farges (1/2)

Le 15 juillet dernier, Bernard Farges a succédé à Allan Sichel à la présidence du Conseil interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB), fonction qu’il a déjà exercée de 2013 à 2016. Il revient à un moment difficile.

Ventes en baisse de 10 à 15%, vignoble fortement touché par le gel en 2017 et par le mildiou en 2018, détournement du public, problème d’image, évolution de la consommation, crise de la grande distribution, du marché chinois… Le modèle bordelais est en souffrance et doit aussi faire face à d’énormes défis environnementaux. Nous avons rencontré Bernard Farges à Bordeaux pour qu’il nous présente ses options pour les trois années à venir.

“Nous devons aujourd’hui faire face à de grandes difficultés sur le marché chinois, aussi en France où la grande distribution souffre, mais pas seulement sur la vente des vins. La consommation générale de vin rouge tend à diminuer. Et quand on est une région viticole très basée sur la grande distribution en France, très exposée au marché chinois et très rouge, cela fait trois sujets qui font que cela souffre.”

Le CIVB entend travailler sur trois éléments forts. “Sur la Chine, on voit une évolution forte qui peut être liée à la baisse des taxes pour les vins de l’Hémisphère Sud, baisse dont les vins européens n’ont pas profité. Les vins espagnols ont dégringolé en Chine alors que les vins chiliens ont progressé. Les vins français, et surtout de Bordeaux, ont dégringolé alors que les vins australiens ont progressé. L’activité économique chinoise est en souffrance, et ce qui se passe aujourd’hui avec le président américain fait qu’il y a une incertitude en Chine. La vente des voitures en Chine a baissé de 15%, les vins baissent aussi. Ceux qui sont les plus exposés prennent cher.”

Pour relancer, ne faut-il pas agir sur l’image difficile des vins de Bordeaux aujourd’hui ? “Bien sûr, on a une image de vins chers, parce que nos icônes agissent sur cette image-là, globale et au sens large de beaucoup de consommateurs. Sans compter qu’au restaurant, les vins de Bordeaux sont souvent les plus chers, cela renforce aussi cette image. On va mettre des choses en place, car nous n’avons pas été assez présents, individuellement ou collectivement. Probablement qu’aujourd’hui des vignerons et vigneronnes d’autres régions viticoles paraissent plus sympas que nous, plus artisans, plus différents, plus fun. On trouve cela très injuste mais peu importe, on ne va pas se lamenter. On doit se montrer et surtout montrer notre diversité.”

Mieux communiquer

“Il y a quelques années, nous avons lancé une campagne très graphique avec le slogan “Il y a tant à découvrir” mais il faut surtout aller nous faire découvrir, nous montrer tels que nous sommes, avec toute notre diversité. On a autant de bio qu’ailleurs, de la biodynamie aussi, des grands barbus, des jeunes, des femmes… Il y a beaucoup de nouveaux arrivants, pas seulement les fils ou filles de, mais des gens qui ont des parcours différents, Français, étrangers,… qui investissent. On ne les met pas assez en avant, alors que c’est une vraie richesse. Cette idée-là est extrêmement importante à promouvoir.

Pratiques durables

Durant ces six dernières années, un important travail a été mené à Bordeaux sur la lutte contre les pesticides, les pratiques durables, la diversité. Mais le bio n’a finalement que peu progressé. “Le dossier des pesticides est arrivé à Bordeaux plus tôt que dans d’autres régions viticoles, mais nous avons pris le dossier à bras-le-corps, il n’y a pas eu d’omerta, chacun sait aujourd’hui qu’il doit travailler différemment. Si le pourcentage des vins bio n’a pas beaucoup progressé, les pratiques des plus gros producteurs ont évolué vers le bio, mais sans certification pour pouvoir intervenir en cas de problème. Mais bon, on est bio ou on ne l’est pas. Beaucoup de propriétés se posent la question d’aller dans ces marchés-là, de consacrer une partie de leur propriété à des démarches bio, voire de scinder l’entreprise en deux pour avoir une propriété en bio et l’autre pas. Pour l’instant, la réglementation interdit, peu ou prou, la mixité. Mais on y travaille.

“Il est par exemple permis d’avoir une parcelle de blancs en bio,mais pas en rouge, ou le contraire. Tout passer en bio, c’est compliqué, nous menons dès lors une action auprès du Ministère de l’agriculture pour arriver à ce que l’on n’ait pas besoin de créer une deuxième structure mais que l’on puisse avoir une partie de la propriété mais l’autre pas. Avec un ilôt cultural, plutot que la scission blanc/rouge. Si on y arrive, l’effet de levier sera considérable. Aujourd’hui en France, 10 ou 12% des surfaces sont en bio, si les autres 88% peuvent consacrer une partie de leurs parcelles au bio, on passe à 25 ou 30% très très vite et surtout on sort de cette guerre de tranchées profondes entre “je suis bio” ou “je ne suis pas bio”.

Demain: Suite de l’interview de Bernard Farges au sujet de la réintroduction de cépages “à des fins environnementales” et des cépages résistants.