Marc Vanel
OCEANIE

Winetrip Australia: dans le triangle de McLaren Vale (3/5)

Située à 30 kilomètres au sud d’Adélaïde, la région de McLaren Vale forme un triangle qui se termine dans le Golfe de Saint-Vincent, le patron des vignerons. C’est l’un des noms les plus anciens du vin australien, il réfère à John ou David McLaren, deux immigrants de la fin des années 1830. Arrivé dans les années 1850, Thomas Hardy est aussi l’un des pionniers du vin dans cette partie du mond

Avec l’arrivée des Italiens après la Seconde Guerre mondiale, la région de McLaren Vale va prendre son envol. Elle va se révéler être un paradis pour les géologues. Elle offre une multitude de sols baignés par un climat méditerranéen et relativement drainés, parfaitement adaptés à la production de raisins de première qualité. Certains sols auraient plus de 65 millions d’années.  L’influence maritime a toute son importance ici. Même en été, les températures sont modérées par les vents forts et les pluies régulières, et cela jusqu’à 15 kilomètres à l’intérieur des terres, plus chaudes mais plus élevées.

Shiraz (55%) et Cabernet sauvignon (18%) dominent les plantations. Le Merlot et le Grenache sont loin derrière, c’est sans doute ici que l’on trouve les plus belles expressions du célèbre cépage hispano-français. C’est ici aussi que l’on recense le plus grand pourcentage de viticulteurs certifiés bio ou biodynamie. Le système en vigueur est proche de celui du SME (système de management environnemental) dans le Bordelais. Lancé voici 10 ans, près de 120 producteurs produisant 80% des raisins y adhèrent, c’est dire l’importance du mouvement qui est issu des producteurs eux-mêmes.

  • Hickinbotham Clarendon

Superbes Grenaches

Lors d’une soirée avec des représentants de l’association de producteurs dans la salle de réception de Hickinbotham Clarendon Vineyard (qui fait partie de Jackson Family Estate), nous avons pu rencontrer quelques passionnés dont Peter Fraser (Yangarra – High Sands Grenache), Rob Mack (Aphelion), Stephen S.C. Pannell (winemaker de l’année 2015) ou Toby Bekkers, pionnier de la biodynamie à McLaren Vale, qui a toujours mis sa priorité sur la finesse et la texture de ses vins. Pour la conversion de ses vignes, il a travaillé avec David Paxton, autre pionnier du genre (1979).

Aujourd’hui, Bekkers conseille au moins la moitié des vignerons du pays. Son Grenache et ses assemblages Grenache/Shiraz sont très riches et soyeux avec des tanins incroyables, tout en légèreté. Le millésime 2016 est très réussi. Les vins de Giles Cook de Thistledown Wines, « She’s Electric Grenache 2017 » et « The Vagabond Grenache 2017 » sont deux réussites vendus sur place autour de 15€, ils devraient facilement trouver importateur en Europe.

Pour développer le potentiel du Grenache dans la région, Thistledown Wines a le projet de travailler avec neuf producteurs ayant chacun des parcelles très spécifiques. Comme souvent désormais, l’idée est de vendanger un peu plus tôt pour capter l’acidité fraîche et naturelle des raisins, puis de vinifier en grappes entières avec des levures sauvages et à ciel ouvert pour obtenir la meilleure texture.

Le Grenache est aussi un des arguments d’Andrew Noon, du vignoble éponyme, également fervent défenseur du « sustenable winegrowing » et promoteur de ce système au niveau national. Ses vins sont plus simples, mais l’homme revendique l’« easy drinking » et veut faire avant tout des vins accessibles tant dans le verre que pour le portefeuille. Ceux-ci sont en outre vendus principalement sur place ou via des mailing-list. Une technique qui porte ses fruits.

La locomotive

Autre style avec Chester Osborn et d’Arenberg, qui est sans doute le domaine australien le plus connu et le plus répandu chez nous. Passer un moment avec l’homme est inoubliable, tant il est passionnant et bourré d’humour. On retrouve cet état d’esprit chez lui, avec un des chais les plus originaux qu’il nous ait été donné de découvrir ces dernières années : « The d’Arenberg Cube » ouvert en mai 2017, un hommage au Rubik’s Cube avec plusieurs étages dédiés chacun à une activité particulière. Mini-musée au rez-de-chaussée, déambulation dans l’univers mental d’Osborn, salles de dégustation, bureaux, réception, restaurant,… rien n’a été laissé au hasard, et sûrement pas dans la déco. Osborn est un redoutable businessman mais surtout une locomotive pour la région. On vient de loin pour le visiter et déguster ses vins qui ne laissent personne indifférent. Et il faut s’y prendre à temps pour réserver une table au restaurant.

  • Chester Osborn

Dirigé aujourd’hui par la quatrième génération de la famille, le vignoble a été créé en 1912, son propriétaire actuel termine de convertir près de 300 hectares en bio ou biodynamie et produit 70 vins différents à partir de 37 cépages ! Il y en a forcément pour tous les goûts. Classé en familles (Les Anciens, les Icônes, les Nobles, etc.), chaque vin porte un nom qui renvoie à un épisode de l’histoire du domaine ou de celle d’Osborn, certains étant particulièrement tirés par les cheveux, comme « The Athazagoraphic Cat » ou « The Dead Arm ». Dépaysement assuré et une véritable « experience » dans tous les sens du terme.

Après un lunch et une dégustation avec Duncan Lloyd au domaine Coriole où le principal cépage est le Chenin blanc et où l’on trouve aussi 12 clones de Sangiovese, nous voici arrivés au Victory Hotel, non loin de l’océan, pour une soirée avec Osborn ainsi que trois autres vignerons: André Bondar (Bondar Wines – de la Syrah comme on en rêve), James Carman (Fox Creek Wines – de très beaux Cabernets) et Chris Thomas (Dowie Doole – un rosé Grenache Vermentino explosif). Une autre manière de parler viticulture australienne et de l’impact du changement climatique sur les vendanges, un sujet qui passionne tout un chacun. Leurs productions sont malheureusement trop faibles que pour être exportées. Un jour en Europe sans aucun doute…

  • Kay Brothers

Valeurs sûres

Si les jeunes producteurs sont prometteurs, McLaren Vale compte aussi quelques pionniers de très grande qualité, riches d’une expérience de plusieurs dizaines d’années, ou parfois plus de cent ans. Ce matin, trois d’entre eux nous attendent au vignoble des Kay Brothers (acheté à Thomas Hardy en 1992) pour une superbe masterclasse autour de la Shiraz plantée dans la région vers 1840. Le célèbre cépage du Rhône fut introduit vers 1833 en Australie avant de voguer vers la Californie où son nom devient « Shiraz ».

Impossible d’imaginer la viticulture en Australie sans ce cépage adulé de partout. Certains aimeraient le délaisser quelque peu mais se font rattraper par la demande sans cesse croissante. Pour nous en faire découvrir les multiples facettes, des experts de choix: Duncan Kennedy et Michael Wehrs (Kay Brothers), Paul Smith (Wirra Wirra) et Michael Fragos (Chapel Hill).

A la dégustation, la Shiraz a effectivement révélé toute sa complexité. Epicée et florale dans le RSW 2016 de Wirra Wirra, plus concentrée, un peu plus sèche dans The Vicar de Chapel Hill ou débordante de fruits rouges, d’olive, de vanille, de poivre et de violette dans le Block 6 de Kay Brothers. Les mêmes vins ont été dégustés dans des millésimes plus anciens et The Vicar 2010 a, à notre sens, véritablement dominé les deux autres, avec une évolution incroyable dans le verre de minute en minute. Et il affrontera les cinq prochaines années sans aucun problème.

L’exubérance newyorkaise

Chapeau vissé sur la tête et le verbe généreux, Brad Hickey est Américain et cela se voit. Aussi connu sous le nom de Brash Higgins, le nom de son domaine, Brad était sommelier à New York et a bossé à Chicago, dans l’Oregon, et même à Paris dans de grands restaurants. Pour l’amour d’une femme, il vient s’installer dans la McLaren Vale où il rachète les 17 acres (±7 ha) du « Home Block » en 2010, le dernier vignoble avant Adelaïde Hills. La moitié est certifiée bio aujourd’hui.

Premier à McLaren à planter du Nero d’Avola (d’autres le revendiquent aussi), il a aussi une large panoplie de cépages dont certains inattendus comme le Zibibbo (Sicile), le Carignan, le Cinsault ou le Fiano. Ses étiquettes sont ultra colorées et sans doute destinées à conquérir un public jeune.

Le détail de l’assemblage est présenté sous forme d’acronyme évoquant les abréviations des noms d’aéroport : MRLO, ZBO, SHZ, CHN, etc. Le Grenache/Mataro en biodynamie et en macération carbonique, le Nero d’Avola 2016 et le Merlot du même millésime (élevé en amphores) sont parmi les vins les plus agréables.

Enfin dévoilé, le soleil donna un petit air de vacances à notre lunch ce jour-là, au resto Star of Greece à Port Willunga, où nous fûmes reçus par les représentants de Alpha Box & Dice, Oliver’s Taranga, Vigna Bottin Wine, Kangarilla Road et Battle of Bosworth Wines.

De ce côté, les cépages méditerranéens ont la cote : Montepulciano, Sangiovese,  Nero d’Avola, Tempranillo, Graciano ou Touriga Nacional. Décidément, le vin se calque sur les vagues d’immigration successives.