Dirk Rodriguez
AMERIQUES
Napa, Sonoma et Lodi : winetrip in California
Le vin de Californie est un vaste concept que bien des Européens peinent parfois à cerner. Une des premières choses à savoir est que le vin californien ne provient pas du sud mais bien du nord de ce grand Etat de la Côte Ouest américaine. Un monde de différence.

De nombreuses chansons viennent à l’esprit lorsque l’on voyage en Californie, comme celle des Rolling Stones, “Time is on my Side” (Le temps joue pour moi), qui s’applique particulièrement bien aux grands vignobles californiens dont les vins profitent parfaitement des années qui passent pour acquérir la plus grande maturité.  Il y a 40 ans d’ici, “Le Jugement de Paris”, aussi appelé “la dégustation de 1976” a prouvé au monde entier que la Napa Valley produisait de meilleurs Cabernets que le Médoc et de meilleurs Chardonnays qu’en Bourgogne. Et tous les membres du Jury étaient Français… La meilleure manière de comprendre cela est évidemment d’aller sur place. Vu d’Europe, tout cela semble bien uniforme, mais là-bas, les différences sont flagrantes. Pas uniquement sur le plan climatique, mais aussi du point de vue géologique.

La Californie a subi de nombreux glissements de terrain et le déplacement des plaques tectoniques fait que la région dispose de types de sols différents mais très proches l’un de l’autre. Le terroir est ici un élément encore plus important qu’en Bourgogne. Dans la Napa Valley, où l’histoire a commencé avec Stags’ Leap Winery et Mondavi, les températures sont plus chaudes que dans la Sonoma Valley, qui est plus proche de la côte. Les deux vallées connaissent une pluviométrie très limitée, avec beaucoup de soleil, mais aussi des périodes très fraîches. Ce dernier point mérite un mot d’explication.

Loups de mer dans la baie

Si la fraîche Europe occidentale bénéficie  des courants chauds du Gulfstream, en Californie, c’est le contraire. Un courant polaire froid maintient les eaux de la Baie de San Francisco (et autour de l’île d’Alcatraz) en dessous des 15°C. D’où la présence de nombreux phoques dans le port. La combinaison de ces eaux froides avec des températures de l’air de plus de 35°C l’été entraîne la formation d’un brouillard impressionnant, un “fog”  appelé ici… Karl. Dès 15 heures, celui-ci s’étend d’abord sur la vallée de Sonoma, puis sur Napa. Vers 21h, Karl disparaît et le barbecue peut commencer…

Zinfandel

L’Amérique ne possède pas de cépages autochtones, mais elle chérit l’idée que le Zinfandel est vraiment américain car il aurait été importé par des Italo-Américains des Pouilles italiennes où il est connu sous le nom de Primitivo. Du moins jusqu’à ce que l’on prouve que ces deux cépages étaient génétiquement identiques à un cépage croate, le Tribidag (ou aussi Crljenak kaštelanski). Qu’importe, les vignerons californiens utilisent le “Zin” pour faire des vins blancs, rosés et rouges, en assemblage avec de la Petite Sirah (ou Durif) dans la Sonoma Valley ou seul, comme c’est souvent le cas à Lodi, une ville créée après la ruée vers l’or du XIXe siècle.

  • Ridge - Sonoma

Lodi

On trouve en Belgique de plus en plus de zinfandels en provenance de Lodi. Dans cette région, le paysage est plat et traversé de rivières dont la plus importante est la Mokelunne River, connue des chercheurs d’or d’autrefois. Les vignobles sont plats et permettent donc un travail mécanique. Le manque de pluie est ici compensé par une irrigation avec l’eau des rivières. Ces deux caractéristiques permettent de produire des vins de qualité à moindre coût, sans compter que la sécheresse des sols sableux épargne au vignoble les maladies habituelles. On y trouve des pieds de Zinfandel de plus de 100 ans. Ici, le Zin’ est surtout  vinifié en rouge, alors qu’ailleurs on le boit surtout rosé mi-doux ou en blanc avec une acidité assez basse.

Les vins rouges de Lodi sont à l’image du cépage véhiculée en Europe: puissants et fruités en diable avec un caractère généreux et un peu plus alcoolisé. Et la qualité des vins suit l’âge des vignes: plus vieux sont les pieds, plus complexes et fins seront les vins.

Sonoma

Sonoma se situe “du côté obscur” car le brouillard Karl y apparaît plus tôt qu’en Napa. La région est plus fraîche et donc plus propice au Pinot noir ainsi qu’aux variétés blanches. Mais le Zinfandel s’épanouit lui aussi parfaitement dans ce climat sec. Et ce n’est sans doute pas un hasard si à Healdsburg la famille Seghesio aux origines italiennes s’est découvert une passion pour le clone du Primitivo. L’un comme l’autre sont trop productifs dans leur jeunesse mais ils ont un grand potentiel de longévité, ils produiront donc des vins de meilleure qualité tout au long de leur croissance. S’il est de notoriété publique que les Italo-Américains ont sauvé le Zinfandel en Californie, ceux-ci préservent toutefois leurs secrets de vinification aux autres Américains. Ayant établi que le Zinfandel était meilleur en assemblage avec de la Petite Sirah, du Carignan ou de l’Alicante Bouschet, ils ont planté ces cépages au milieu des vignobles de Zinfandel afin de ne pas donner d’idées à leurs concurrents…

Il fallut toutefois attendre la création de Ridge Vineyards en 1966 par un géant japonais de la pharmacie et son oenologue Paul Draper (surnommé le Champion des Vieilles vignes de Zinfanel) pour que la production de Zinfandel soit élevée au niveau de l’art. Ridge ne fait que des vins mono-parcellaires (“single vineyard”) et entend que chaque vin ait son goût distinct. Conscient que le Zin est un cépage très productif qui donne trop de sucre (et donc d’alcool), Ridge a recherché de vieux pieds de vigne et des sols pauvres pour développer toute la finesse souhaitée. Le premier domaine, Lytton Springs, fut établi dans la Dry Creek Valley en 1972 sous location, puis racheté en 1991. Ici, les vieilles vignes ne sont jamais irriguées.

Napa

Napa Valley a été la première région viticole dont on a entendu parler en Europe. Après le Jugement de Paris en 1976, elle est rapidement devenue le rendez-vous des afionados américains. Conséquence : les prix ont flambé et le prix de l’hectare de vignes revient maintenant à 850.000$, pas si loin du prix d’une parcelle en Champagne. Celui qui veut s’installer comme négociant en Napa doit payer ses raisins 9 dollars du kilo ! Soit plus du double qu’en Champagne. Pas étonnant dès lors de ne trouver quasi aucune bouteille de la Napa à moins de 30$. Horriblement cher? N’oubliez pas que la Napa est le nec plus ultra pour les Américains et qu’on est ici bien en dessous du prix moyen d’une bouteille de Pauillac dans le Médoc.

L’une des grandes frustrations des dégustateurs français invités à la Dégustation de Tasting fut de n’avoir pu distinguer vins américains et français. Simon Faury, l’œnologue français de Merryvale Vineyards à St-Helena estime que ce serait le cas aujourd’hui, car avec les années, les vins européens ont vraiment perdu de leur étoffe…

Un autre défi de la Napa est le ‘Dry farming’, càd « la culture sèche » sans irrigation. Dans les plaines, cela fonctionne encore bien, mais pas sur les coteaux alors que c’est là que se trouvent habituellement les meilleurs crus. Les sols y sont peu profonds et ne contiennent que peu d’argile retenant l’eau. Puis, on est directement sur de la roche…