Marc Vanel
BULGARIE
Bulgarie : aux racines du vin (1/2)
Pour débuter cette année, nous vous emmenons au pays des anciens Thraces à la découverte d'une nation vinicole en pleine expansion !

Fondée en 681, la Bulgarie est le plus ancien pays slave, son territoire couvre une partie de l’ancienne Thrace autrefois partagée avec la Grèce et la Turquie. De nombreuses pièces de vaisselle, de vases ou de sculptures représentant la culture du vin dans l’ancienne Thrace ont été retrouvées dans toute la Bulgarie et prouvent, si besoin en est, que le culte de Dionysos (qui serait né pour la seconde fois sur un mont de Thrace) avait une importance évidence à cette époque. Il semble également que les plus vieux cépages bulgares encore utilisés aujourd’hui étaient déjà connus à cette époque, même si peu d’éléments existent quant à la qualité des vins produits ou sur les techniques.

En 864, la conversion de la Bulgarie au catholicisme donna un nouvel élan à la viticulture locale, avec un soutien clair de l’Etat. Du 9e au 15e siècle, le vin est mentionné dans les sources historiques comme un signe indéniable de prospérité. Le vin était alors produit et conservé dans des barriques de bois, mais aussi dans de grandes jarres sphériques enterrées dans le sol selon des méthodes héritées de l’Antiquité.

Du 15e au 19e siècle, la Bulgarie passe sous contrôle ottoman, une période qui se révèle désastreuse pour la production locale, l’Islam n’encourageant ni la production de vin ni sa consommation. Celle-ci se maintint toutefois, car elle était aussi considérée comme l’un des éléments majeurs des traditions chrétiennes dans l’Empire.

Renaissance nationale

L’arrivée de populations catholiques à partir de 1850 environ aide ensuite à faire revivre la culture du vin dans le pays. Sous l’influence de diplomates français notamment qui trouvaient dans le vin bulgare des parallèles avec le vin français, la qualité de la production augmente, le marché s’ouvre à l’exportation. C’est également l’époque de la publication à Vienne du premier manuel bulgare de viticulture par Grigor Nachovich (1873), un manuel contenant des indications détaillées sur l’emplacement d’un vignoble, la plantation et la fermentation, ainsi que des conseils techniques précieux sur la façon de séparer le jus des peaux de raisins et des rafles.

A la libération du joug ottoman en 1878, le pays dispose toujours de près de 100.000 hectares de vignes en bon état sanitaire, des surfaces qui seront réduites de moitié avec l’arrivée du phylloxéra qui ravagea les vignobles européens. Il faudra attendre 1938 pour que le vignoble bulgare retrouve sa taille initiale.

S’inspirant de l’expérience des pays ouest-européens, la Bulgarie prit alors des mesures fortes pour régénérer la vigne dans le pays, faisant appel au spécialiste de l’époque, le Français Pierre Viala, pour choisir des porte-greffes américains adaptés aux différents terroirs et sélectionner les meilleurs cépages locaux. Ouverte en 1890, la première école professionnelle de viticulture et d’œnologie devient, sur la recommandation de Viala, l’Institut national du vin en 1902 et est toujours en place à Pleven. La ville abrite aujourd’hui l’unique musée du vin de la péninsule balkanique qui offre une collection de 6000 bouteilles de toutes les dénominations et de régions vinicoles du pays!

Monopole d’état

Indépendante depuis 1908, la Bulgarie va traverser une série de crises dont les guerres des Balkans et mondiales ne sont pas des moindres. Alliée jusqu’en 1944 avec l’Allemagne, le pays passe en 1946 sous contrôle soviétique et sa viticulture passe sous monopole d’état dès 1950. Cette collectivisation va favoriser l’apparition de vastes vignobles (il faut du vin pour tous) et l’émergence progressive de plantations monovariétales, considérées comme condition essentielle pour une meilleure qualité des vins, développées par 160 domaines d’état (« vinproms »).

Dans les années ’60 et ’70, l’industrie du vin bulgare était essentiellement tournée vers le marché de l’ancienne Union soviétique et les pays de l’ancien Bloc de l’Est (Comecon). Les plus grandes unités de production ont été construites à cette époque et étaient capables de traiter jusqu’à 50.000 tonnes de raisins. Le cépage blanc d’origine géorgienne Rkatsiteli devint très populaire et couvrit jusqu’à 40% des vignobles de blanc dans les années 60. Dans le même temps, on observe de vastes plantations de Cabernet sauvignon et de Merlot ainsi que l’introduction de variétés blanches de qualité telles que Muscat Ottonel, Chardonnay, Sauvignon blanc ou Traminer. Le vignoble bulgare s’étend alors sur quelque 200.000 hectares, dont un quart de raisins de table.

En 1990, le régime communiste tombe et la République de Bulgarie est formée, entraînant la fin du monopole d’Etat l’année suivante et… l’effondrement de la production des vins bulgares! L’industrie viticole a dû se réinventer. La terre est revenue aux propriétaires d’origine, qui souvent n’en faisaient plus rien, car le vin était à peine vendable. Les Vinproms ont été privatisés et les administrateurs ont senti l’odeur de l’argent : une exportation massive de vin en vrac a eu lieu, notamment en Grande-Bretagne, qui a quasiment anéanti l’image du vin bulgare. Quelques ambitieux ont senti le vent tourner et, pendant la même période, des investisseurs étrangers sont arrivés. Parmi eux, on trouve le magnat italien du textile Edoardo Miroglio et Stephan von Neipperg, qui a fondé un domaine appelé Bessa Valley (à Ognyanovo près de Plovdiv). Katarzina est, de son côté, le projet personnel du Polonais Krzysztof Trylinski, également CEO du géant français des spiritueux Belvédère.

Dans le sillage de quelques petites exploitations qui ont commencé à produire des vins premium, les grands domaines repensent leur gamme: l’envie de produire des vins de pointe a surgi. Seul obstacle: il n’existait pas de fournisseurs fiables de bons raisins. On trouvait certes quelques exceptions, mais la qualité n’était pas constante. Une solution s’est donc finalement imposée aux viticulteurs: acheter un terrain adapté et repartir de zéro, ce qui ne posait pas de problème dans un pays où l’hectare de terre agricole ne coûte que 260 euros. Les sols ont été analysés, les clones catalogués, des expériences ont été réalisées, avec du Malbec, de la Syrah, du Pinot noir, du Marselan, du Petit Verdot, du Pinot gris et beaucoup d’autres.

Si, à la fin du siècle précédent, l’expression ‘vin de qualité’ semblait encore relever de la science-fiction, quelques années plus tard, les premiers domaines s’étaient déjà élevés à des niveaux incroyables. Amélioration des techniques, limitation des rendements, vendanges manuelles, sélection des clones, contrôle informatisé de la température et la sélection des parcelles ont fait le reste et ont contribué à ramener la Bulgarie dans le peloton des pays producteurs de vins en Europe. Restait aux vins à trouver une identité propre, notamment à travers le choix des cépages locaux, même si les meilleurs résultats semblent toujours venir des Cabernets et autres Merlots qui occupent aujourd’hui trois quarts des plantations!

A suivre : les régions viticoles et les 5 plus grands producteurs.