M. Vanel – D. Rodriguez
BELGIQUE
Belgian Wine Personality 2018 : Philippe Grafé (2/2)
Suite de notre reportage sur Philippe Grafé, choisi par VINO pour être la Belgian Wine Personality 2018. Aujourd’hui, l’aventure du Chenoy.

Au printemps 2003, à 65 ans, Philippe Grafé démarre donc une nouvelle vie en plantant trois hectares de Regent (lot exceptionnel disponible chez le pépiniériste) et 3 hectares de blancs répartis en 6 variétés  : 1 ha de Solaris, 0,75 ha de Johanniter et trois fois 0,5 ha de Merzling, de Bronner et d’Helios. Tous ces cépages avaient été reconnus Vitis vinifera en 1996.  « Planter 6 hectares de vignes en une fois est de la pure folie, surtout quand on est débutant! On a planté un piquet tous les 5 pieds, soit 5000, et déroulé 125 kilomètres de fil, se souvient-il. Et puis, rapidement et de façon imprévue, s’est posée la question de l’entretien du sol. Quinze jours après un gros orage en août, on ne voyait plus les vignes, envahies par une levée générale de sénés.  Cela m’a coûté près de 10.000 euros pour désherber les cavaillons à la main. L’année suivante, j’ai planté 8000 plants de Pinotin, un nouveau cépage suisse créé en 1991 et reconnu comme Vitis vinifera en 2010 et j’ai terminé en 2005 avec la plantation de 5000 plants de Rondo et 3000 plants de Cabertin sur les 2 hectares restant.

Tous les cépages allemands  que j’ai choisis sont issus de croisements de variétés interspécifiques créées en France avant 1935 et amenées en Allemagne en 40-45. Vu le nombre de croisements par pollinisation successifs dont ils sont issus, on ne peut plus scientifiquement les appeler hybrides. Si on analyse, par exemple, le génome du cépage Regent, on constate que, sur les 640 gènes qu’il comporte, subsistent seulement 40 gènes botaniques. C’est ce qui explique leur reconnaissance officielle par l’Allemagne et l’Europe comme Vitis vinifera à part entière.  Pour moi, il était très important d’avoir des cépages Vitis vinifera car, en 2003 je savais que la Région wallonne avait décidé de créer une appellation pour les vins wallons. A l’époque, j’étais président de la Fédération belge des Vins et Spiritueux, et nous avons travaillé, le secrétaire Jean-Jacques Delhaye et moi-même, à la rédaction des textes de ces appellations dont les deux premières sont sorties en 2004 .

Je suis un peu un révolutionnaire dans le sens où je ne crois pas que la tradition et le conservatisme soient les seuls critères de la qualité. Cela me passionnait de prouver par la pratique que je ne me trompais pas et qu’il était possible de faire en Belgique, année après année, des vins rouges, blancs et rosés de qualité tout en respectant l’environnement et l’état sanitaire du produit. Pour cela, l’adaptation au climat est primordiale et j’avais la conviction d’apporter un concept neuf. Planter sept hectares de rouges, il fallait l’oser. Même au Luxembourg aujourd’hui, aucun vigneron indépendant n’a 7 hectares plantés en rouges. »

Même si certains cultivaient déjà des interspécifiques français en petites quantités (comme Villers-la-Vigne ou Guy Durieux), d’autres nouveaux vignerons ont profité de l’expérience du Chenoy pour se lancer dans l’aventure : notamment le Château de Bioul, non loin de Dinant, ou Vin de Liège qui sont tous deux intégralement plantés en interspécifiques sur l’exemple de Philippe Grafé. Du côté flamand, le pépiniériste et vigneron Hugo Bernar à Tirlemont est un fervent promoteur des interspécifiques : le Domaine de Blanc Caillou, la coopérative de Sirault, Vign’Andenne, le Bois des Dames, etc. Tant et si bien qu’on peut clairement distinguer deux écoles en Belgique : ceux qui utilisent les cépages traditionnels (Pinot noir, Chardonnay, etc.) et ceux qui ont opté pour une culture plus écologique grâce aux cépages interspécifiques le Regent, Solaris, Johanniter et Bronner étant sans doute les variétés les plus choisies.

La première vendange a lieu en 2005 « à la troisième feuille » (entendez « après trois printemps »). Un 100% Regent fut produit ainsi que deux blancs d’assemblage. Même si on considère généralement qu’il faut cinq ans environ pour que la vigne commence à donner le meilleur d’elle-même, Philippe Grafé n’avait pas le choix, car d’une part, la vendange était là et, d’autre part, il fallait démarrer la vente le plus rapidement possible pour couvrir les frais de fonctionnement et les charges financières de son investissement total estimé à un million d’euros. « Je n’ai jamais eu la prétention de faire des vins d’une qualité extraordinaire, souligne-il, mais bien de bons vins sains et nature qui tiennent la route. Aujourd’hui, j’y crois plus qu’il y a 15 ans. Si je devais le refaire, je prendrais les mêmes cépages (sauf le Cabertin moins bien adapté au climat), mais peut-être pas dans les mêmes proportions. »

Changement dans la continuité

Lorsqu’on l’interroge sur les faits marquants de ces 15 années intenses, outre l’évocation de ses premières médailles dans les concours dont il est très fier, Philippe Grafé reconnaît que les débuts ont été difficiles, car c’est la nature qui décide du volume des récoltes et, quand la production est importante, il faut que les ventes suivent en conséquence. Avec une production moyenne annuelle de 50.000 bouteilles et l’absence initiale de structures commerciale, des soldes de certains vins sont encore en caves.

« J’ai travaillé 15 ans quasiment sans gagner d’argent. Au contraire j’ai investi en permanence. Une année normale, compte-t-il, produire un litre de vin coûte environ 3,5 euros + 1,2 euro pour la bouteille et son habillage et 1,3 euro d’accises. Faites le calcul, il est difficile de tenir en vendant les vins à moins de dix euros. »

  • Avec Jean-Bernard Despatures qui a repris le flambeau.

En 2013, Philippe Grafé s’associe avec Fabrice Wuyts qui vient de vendre Proximedia, une société spécialisée dans la création de sites web clé sur porte à Publicis et qui investit donc dans le Chenoy, permettant au domaine de garder la tête hors de l’eau mais aussi d’acheter le matériel pour passer en bio. L’an prochain, le domaine du Chenoy aura terminé sa certification et deviendra, avec Hageling Bio, le second domaine belge certifié bio. (Certains le pratiquent, comme Galler ou Bioul, mais ne sont pas certifiés – ndlr).

Entretemps, Jean-Bernard Despatures est arrivé au vignoble, reprenant les parts de Philippe (sauf une) mais toujours en association avec Fabrice Wuyts. Originaire de Mouscron et licencié de Gembloux, Jean-Bernard Despatures s’est installé en 1997 à Bordeaux et fut notamment directeur technique des Châteaux Dutruch Grand Poujeaux et Anthonic. Son expérience bordelaise va certainement apporter une plus-value au Chenoy. Son frère Pierre-Marie reprend quant à lui le marketing et la vente.

Les premières barriques viennent d’arriver et les assemblages vont évoluer, d’autant plus que le domaine va être conseillé par l’œnologue français Eric Boissenot qui travaille pour plus de 180 propriétés dont Latour, Lafite Rotschild, Léoville Las Cases! « Lorsqu’il est venu pour l’assemblage des vins de 2017, raconte Philippe avec jubilation, il m’a dit que nos cépages avaient un potentiel qualitatif énorme, que c’était révolutionnaire et plein d’avenir. Que demander de mieux ? J’ai toujours voulu faire quelque chose de neuf et de constructif, dans le sens du plus grand respect de l’environnement pour faire des vins authentiques. Ma femme a aussi toujours été mon meilleur soutien, je lui suis énormément reconnaissant. »

Vous avez loupé le début : pas de panique, retrouvez le lien ICI.