M. Vanel – D. Rodriguez
BELGIQUE
Belgian Wine Personality 2018 : Philippe Grafé (1/2)
Avec presque 60 ans dans le vin dont 15 à la tête du domaine du Chenoy, Philippe Grafé est une personnalité marquante du monde du vin en Belgique. VINO a voulu cette année honorer le parcours exceptionnel d’un véritable passionné en le désignant Personnalité belge du vin 2018.

Il a fêté ses 81 ans le 11 juillet dernier, mais c’est un éternel enthousiaste aux yeux et à l’esprit brillants, un homme qui s’emballe dès qu’il se met à parler de la passion de sa vie : le vin. En 2003, Philippe Grafé a créé le domaine du Chenoy, ouvrant ainsi la route aux cépages dits interspécifiques, ces variétés de raisins, d’origine allemande et suisse, qui résistent aux maladies les plus courantes de la vigne. Il va ainsi permettre l’émergence en Belgique d’une viticulture plus respectueuse de l’environnement.

Quinze ans plus tard, il a décidé de céder le flambeau aux frères Despatures, Jean-Bernard et Pierre-Marie, désormais associés à Fabrice Wuyts qui auquel une augmentation de capital de l’exploitation a pu être effectuée voici quelques années. Car la vie du Chenoy n’a pas toujours été un long fleuve tranquille, être visionnaire n’est pas toujours payant hélas. Mais n’allons pas trop vite en besogne et revenons sur la vie de cet homme incontournable dans le paysage viti-vinicole belge qui nous a reçus dans sa maison sur les hauteurs de la Citadelle de Namur.

  • © Albert Zegels

Un diplôme d’œnologie

Fin 1958, Philippe Grafé entre dans la société familiale, les vins Grafé-Lecocq, alors (et toujours aujourd’hui) spécialisée dans la sélection, l’élevage et la mise en bouteille de vins français importés en vrac. L’homme n’a que 22 ans, il a terminé ses Humanités à Namur, réalisé un stage de six mois dans une société hollandaise d’importation de vins et effectué son service militaire avant de partir en Bourgogne travailler à la maison Joseph Drouhin, amie et partenaire de la maison Grafé-Lecocq.

Il en profite pour faire un stage à la Station œnologique de Beaune et décrocher un diplôme de technicien œnologue, un atout pour le futur vignoble auquel il n’a pourtant jamais pensé. Du moins le prétend-il… Il participe aux vendanges de 1958. « Ce fut un été médiocre, se souvient-il. Avec des maturités de raisins difficiles mais des vendanges sous des chaleurs caniculaires à cause desquelles il fallait réguler la température des cuves avec des blocs de glace (!), des pratiques qu’on n’imagine plus aujourd’hui. »

A son retour en Belgique, on lui confie le soin de représenter la firme Grafé-Lecocq à l’Expo 58 où elle partage un stand avec 3 autres négociants belges dont la maison Fourcroy. « J’ai un très bon souvenir d’Alfred Fourcroy qui était un homme hors du commun. Il m’a pris sous son aile et m’a très gentiment accueilli dans le cercle professionnel, confie Philippe Grafé. Mais avant d’être dans le métier, j’ai d’extraordinaires souvenirs de voyages avec mes parents qui entretenaient d’excellentes relations avec des producteurs, notamment, avec Jean-Pierre Moueix (qui a repris Petrus dans les années ’60 et qui possède de nombreux vignobles en France – ndlr). J’ai le souvenir d’un homme d’une grande simplicité mais aussi d’un grand Monsieur, d’un seigneur. J’ai également beaucoup de souvenirs familiaux avec la maison Joseph Drouhin dont Grafé-Lecocq a été l’agent en Belgique pendant 20 ou 25 ans. En fait, le vin a été le fil conducteur de ma vie : il continue à être un plaisir quotidien ! ».

Une révélation tardive

Depuis les premières dégustations avec son père à l’âge de 9 ou 10 ans jusqu’à l’an 2000, ce sont quarante années de carrière qui passent à toute allure. A 63 ans, il quitte la société, ne sachant pas encore où les prochaines années vont le mener. « Quand j’ai quitté Grafé Lecocq, je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire, explique-t-il. C’est la dégustation d’une bouteille de vin blanc anglais produit dans les Cornouailles que j’ai trouvé d’une qualité surprenante qui m’a fait découvrir l’existence et l’histoire des cépages interspécifiques. Le cépage Seyval dont il était issu m’était totalement inconnu malgré mes 40 années de métier. Cela a déclenché chez moi l’envie d’en connaître un peu plus et, de fil en aiguille, après quelques recherches sur Internet, j’ai eu la chance de rencontrer un jeune œnologue luxembourgeois qui rentrait d’un stage dans un institut viti-vinicole du Palatinat. Grâce à lui, j’ai eu connaissance de l’existence des cépages interspécifiques créés en Allemagne et de leur classification par les Autorités Viticoles allemande. Après plusieurs  voyages pour rencontrer des personnalités du monde viticole dans les instituts de Geiwelerhof et de Freiburg ainsi que le pépiniériste Volker Freytag, sans oublier de nombreuses dégustations chez des producteurs, j’étais absolument convaincu que les variétés interspécifiques étaient l’avenir de la viticulture en rassemblant 3 éléments primordiaux: la résistance naturelle aux maladies cryptogamiques, le potentiel qualitatif vinicole et l’adaptation climatique”.

Séduit par ses dégustations, notre ancien négociant se met en quête de terres pour installer un vignoble. « Un copain namurois m’a parlé d’un terrain de 10 hectares avec une ferme abandonnée à la Bruyère à quelques kilomètres de Namur, et ce fut le coup de foudre immédiat. Mais le propriétaire ne voulait pas vendre son bien, il voulait l’échanger contre d’autres terres… Heureusement, j’ai pu acheter 18 hectares de terres un peu plus loin pour faire cet échange. Le tout m’a coûté très exactement 252.000 euros, mais tout restait à faire… » Fixé sur le choix de ses cépages, restait en effet à Philippe Grafé à les trouver en quantités suffisantes pour les planter de façon cohérente, certains pieds n’étant alors multiplié qu’à quelques centaines.

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