Marc Vanel
CHAMPAGNE
Krug : un champagne d’orfèvre
Chaque bouteille de Krug exprime le rêve de son fondateur Joseph Krug qui n'avait qu'une seule ligne directrice: faire le meilleur vin chaque année.

En Champagne, les producteurs et maisons élaborent leurs cuvées en fonction des conditions climatiques de l’année, l’équilibre se faisant grâce à l’incorporation de « vins de réserve », c’est-à-dire de vins de millésimes précédents qui vieillissaient en cave. Il y a 170 ans, Joseph Krug rompit avec les conventions pour suivre sa vision: créer chaque année l’expression la plus généreuse du champagne, indépendamment des aléas climatiques. Pour ce faire, il va constituer une vaste bibliothèque de vins de réserve en respectant l’individualité de chaque parcelle, seule manière selon lui de d’obtenir  des cuvées de prestige tous les ans.

  • Les caves de Krug à Reims

Les six générations de la famille Krug perpétuent cet héritage. Chaque année en janvier, l’équipe des œnologues « recrée » les innombrables facettes de la Grande Cuvée en dégustant les vins de l’année, ainsi que ceux des quinze dernières années pour en sélectionner les meilleurs. Pour la « 173e  Edition », près de 400 vins ont été dégustés et commentés, une dizaine de fois chacun. « Au printemps, explique Julie Cavil, les vins s’ouvrent et se révèlent, nous dégustons tout à l’aveugle et cela nous permet d’orienter notre cuvée. Tous ne sont pas retenus et ne quittent donc pas la cave. Une à deux semaines plus tard, nous faisons un assemblage sur papier selon les 4000 commentaires enregistrés et répartissons les vins pour nos différentes cuvées. Nous jouons ensuite avec des éprouvettes pour tester les assemblages, mais c’est très délicat, car trois gouttes en plus dans une éprouvette représenteront 40 à 50 hl de plus dans l’assemblage! ». Mis en bouteille avec sa liqueur de tirage, le précieux breuvage va ensuite séjourner sept ans en cave avant d’être mis sur le marché, soit 2025 pour cette 173e édition. Ce long séjour en cave va permettre aux champagnes de s’épanouir dans leur expression et élégance.

  • Olivier Krug, 6e génération de Krug à la tête de l'entreprise qui a intégré le groupe LVMH

En 2017, des épisodes de gelée, de grêle et de botrytis ont fait des dégâts sur certaines parcelles. « Nous avons dû être au plus près pour sauver la vendange, explique Jérôme Jacoillot, responsable Wine quality, car c’est toujours la nature qui décide, parfois même en quelques heures. Le seul moyen est d’anticiper, de toujours être prêt et réactif. Et surtout n’avoir aucune hésitation ni compromis ».

L’an dernier, selon l’œnologue, les raisins de Chardonnay ont été très mûrs (ils apportent beaucoup d’élégance et d’expression), ceux de Pinot meunier un peu moins mais ceux de Pinots noirs ont malheureusement été très atteints par la pourriture acide. « Dans le même esprit, précise Alice Tétienne, nous suivons, l’évolution du profil aromatique de chaque parcelle chez les vignerons avec qui nous avons des « contrats parcellaires » (Krug est quasiment la seule maison à pratiquer cela depuis 2002), et chacun est invité à venir goûter ses vins chez nous. Ils en ressentent souvent une grande fierté. »

La Krug Grande Cuvée 173e édition est quant à elle composée de 69% de vins de l’année et seulement de 31% de vins de réserve choisis parmi 150 vins de 13 millésimes. Assembler autant de vins est-il nécessaire ? Olivier Krug est formel: “Autrefois, nous n’utilisions que 50 vins de réserve pour le même volume, mais le résultat était moins précis, c’est Eric Lebel qui a élargi cela pour avoir un style plus généreux. C’est comme dans un orchestre, chaque instrument a son importance et il faut que l’on distingue chacun d’eux, je suis très sensible à la musicalité de notre champagne. »

Cisélée et de très haut niveau, la Krug Grande Cuvée demeure à un certain niveau tarifaire, environ 150 euros. Ce n’est certes pas négligeable, surtout en ces temps difficiles, mais comme Olivier Krug le dit, « il faut expliquer pourquoi le champagne est grand et pas l’inverse, et puis, cela n’équivaut qu’à 2 paquets de cigarettes par semaine durant trois mois… ».