Marc Vanel
RHÔNE
Côtes du Rhône Villages : la victoire du terroir ! (3/3)
Cap vers le sud avec l’AOC Côtes du Rhône Villages qui passe de l’échelon régional au local avec des vins plus spécifiques. Certains peuvent même ajouter le nom de leur commune d’origine.

De la Drôme provençale aux rives de la Durance à l’est et de l’Ardèche au Pont du Gard à l’ouest, le vignoble est multiple et alterne terrasses, plaines alluvionnaires et petites collines couronnées de villages perchés pleins de charme. La vigne pousse ici depuis l’époque romaine et ce ne sont pas moins de 95 communes qui constituent le vignoble des Côtes du Rhône Villages, une AOC qui est venue compléter celle des Côtes du Rhône en 1967 pour valoriser les qualités et spécificités de certains villages. On en dénombre 95, répartis dans les quatre départements du sud. Pour certains, une dénomination géographique complémentaire » (DGC) peut encore figurer sur l’étiquette, ce sont les Côtes du Rhône villages avec nom géographique. Le Vaucluse est le département le plus « étoffé » avec 11 dénominations:, Gadagne, Massif d’Uchaux, Plan de Dieu, Puyméras, Roaix, Sainte-Cécile-les-Vignes, Sablet, Séguret, Valréas, Vaison-la-Romaine et Visan. Cinq communes sont également reconnues dans la Drôme (Rochegude, Rousset-les-Vignes, Saint Maurice, Saint Pantaléon les Vignes et Suze-la-Rousse) ainsi que quatre dans le Gard (Chusclan, Laudun, Saint Gervais, et Signargues).

La réglementation de l’appellation est évidemment différente et prévoit des rendements moindres, un degré d’alcool minimal de 12.5° pour les rouges et de 12° pour les blancs et rosés, mais les différences se font plutôt au niveau de l’encépagement. Pour les vins rouges et rosés, le Grenache noir est le cépage principal et élève sa proportion à 40%. Syrah et Mourvèdre, intervenant ensemble ou séparément pour le reste. Tous les autres cépages rouges des Côtes sont autorisés avec un plafond de 20%.

Même si on produit à Laudun 15% de vins blancs, les autres villages produisent des rouges à hauteur de 98%, des vins généreux, gouleyants et souvent puissants, à déguster avec de belles pièces de viande, mais aussi des salades gourmandes, des rôtis ou des fromages. Les blancs quant à eux se révèlent floraux et honoreront vos plats de viandes blanches, poissons et crustacés ou chèvres frais. Ils sont issus de Clairette, Viognier, Marsanne, Roussanne, Bourboulenc et Grenache blanc. Enfin, les vins rosés aux notes fruitées viennent les seconder avantageusement, même si on n’en dénombre que très peu.

On trouve ici les mêmes sols que dans l’AOC Côtes du Rhône mais les critères pris en compte, climat et sol, sont appliqués avec plus de rigueur compte tenu des règles de production. Généralement les sols argilo-calcaires caillouteux donnent des vins denses, « généreux », colorés, amples, charnus aux arômes puissants tandis que les sols arides et caillouteux offrent des vins plus fins, élégants et fruités.

Christian Bonfils, domaine de Boissan


Modernité

Même si le négoce est évidemment aussi très présent dans les Villages, on y trouve beaucoup de petits vignerons qui allient vins de crus, vins communaux ou régionaux. Formé à l’Ecole du Vin de Suze-la-Rousse, Paul Vérité-Paumel est sans doute l’un des plus jeunes vignerons de la Vallée du Rhône. Il a aujourd’hui 22 ans mais il a repris le domaine familial de Mourre du Tendre à Courthezon à 18 ans et a même réalisé sa première cuvée… à 4 ans. « C’est mon grand-père qui m’a tout appris, témoigne-t-il fièrement. Mais à 70 ans, quand il a arrêté, personne n’était là pour reprendre. Mon père était dans un autre secteur et mon oncle n’était pas intéressé. Mais je n’ai pas été poussé dans le dos: c’était pour moi une évidence, car je baigne dans le vin depuis que je suis petit. Le vrai problème est de faire reconnaître son propre travail lorsque l’on s’insère dans une lignée de sept générations, et surtout dans un milieu où tout le monde a la quarantaine. C’est un problème de respect, c’est le problème auquel doivent faire face les femmes aussi… Heureusement, je bosse avec un permanent qui a le même âge que moi. Et j’ai déjà apporté de la modernité en remettant la cave de vinification entièrement à neuf. » Ses deux Côtes-du-Rhône sont souples et épicés et son Plan de Dieu Côtes du Rhône Villages est explosif. Un talent à suivre.

Vingt kilomètres plus au nord, changement de génération avec Christian Bonfils qui, avec son épouse Catherine, bénéficie de l’un des plus anciens vignobles de la région, au pied des Dentelles de Montmirail et du Mont Ventoux, le domaine de Boissan. Les vins dans les trois couleurs sont issus de 50 ha de vignes réparties sur différents terroirs appartenant à des appellations villages ou crus : Gigondas, Vacqueyras, Sablet, Séguret. Le premier chai a été construit au XIXe siècle et a été agrandi au fil des ans avant d’être remplacé dans les années 2000. « Nous sommes en monoculture depuis 1960, après le fameux gel de 1956 où l’on a tout perdu, explique le vigneron. Après une période à la coopérative, nous avons choisi de devenir une cave particulière dès 1981. Nos blancs sont certifiés bio, et les rouges sont en cours de conversion, il y a une véritable explosion de la demande depuis quatre ou cinq ans. C’est un métier fantastique, mais très prenant et très exigeant. Rencontres, voyages… le métier de vigneron fait rêver, et les gens ont toujours eu envie de découvrir ce qui est derrière le vin. La communication est devenue très importante, le public est de plus en plus exigeant et ne se contente plus d’une simple explication, ils veulent tout comprendre. » Sablet a acquis son titre communal en 1974, des 130 hectares qu’elle couvre naissent essentiellement des vins rouges aux arômes de fruits noirs mûrs, de violette et de fruits secs. Ceux du domaine de Boissan en sont la parfaite illustration.

Christophe et Isabelle Sabon – Clos Saint-Antonin


Vigneronnes

La même démarche environnementale a été entreprise par Marianne et Marc Fues au Domaine Coste Chaude qui dispose de 22 hectares de vignobles sur des collines dominant la plaine de Visan. « Outre son vin, le village de Visan dispose de deux autres atouts majeurs : nous sommes ici sur des terres truffières (le célèbre marché de Richerenches est à quelques kilomètres de là – ndlr) et c’est aussi ici qu’est né et habite Georges Truc, un chercheur renommé qui se définit comme “oenogéologue” et qui est donc intéressé par les relations entre le sol, le sous-sol, la vigne et le vin (oinos en grec). Les terroirs du Rhône n’ont plus aucun secret pour lui. » Âgée de 40 années en moyenne, la vigne est travaillée au domaine Coste Chaude en culture raisonnée, tendant vers les méthodes biologiques, avec enherbement pour combattre l’érosion. Les sols mêlent ici argile rouge et cailloutis, largement recouverts de galets roulés. Les Visan Villages Madrigal, La Rocaille et L’Argentière, ainsi que les autres vins du domaine sont vinifiés par Emmanuel Gagnepetit, très actif dans la région. Enfin, Marianne Fues est membre du collectif de viticultrices de la Vallée du Rhône, « Vignes Rhône » et des « Vinifilles ». Dans cette dernière association, parmi les producteurs de Côtes du Rhône et Côtes du Rhône Villages, on trouve également Isabelle Sabon, fille des propriétaires du domaine de la Janasse qui cultive les petites parcelles du Clos Saint-Antonin à Jonquières, dans le haut du plateau avec vue sur Châteauneuf et les fameuses Dentelles. Ainsi que Claire Clavel à Saint-Gervais qui, au domaine Clavel, produit 8 vins dont 5 Villages classés en trois gammes, Syrius, Cordélia et Clair de Lune, tous irréprochables.

Enfin, de l’autre côté du fleuve, à Laudun, les Romains ont laissé une trace imposante de leur occupation : le Camp de César ! Le vignoble daterait de l’époque. S’il produit essentiellement de très jolis rouges, il a conquis ses lettres de noblesse grâce à ses blancs. Le terroir de Laudun, argilo-sablonneux, leur apporte fraîcheur et acidité, deux éléments indispensables à leur équilibre dans les verres. Celui du domaine Courac est très présent en Belgique. « Nous vendons 10% de notre production chez vous, confie Joséphine Arnaud, c’est un marché que nous recherchons, car les Belges sont un public très enthousiaste, toujours content de retrouver les vins, de découvrir les nouveaux millésimes, ce sont de vrais connaisseurs. Je pense que Laudun va passer en cru, mais si c’est évidemment une belle valorisation du produit, il ne faut pas pour autant augmenter les prix, il faut d’abord que tout soit à la hauteur. »

 

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